Pierre Moscovici est entre deux boulots. Commissaire sortant de l'Union européenne à Bruxelles, il est toujours pressenti pour prendre la tête de la Cour des comptes en remplacement de Didier Migaud. Mais dans cette perspective, qu'en sera-t-il de la protection rapprochée dont il bénéficie?

Dans les faits, Pierre Moscovici jouit, lorsqu'il est de passage à Paris, d'une escorte officielle. En pratique, il est accompagné de deux fonctionnaires de police: un officier de protection rapprochée et un conducteur de sécurité, issus des effectifs du fameux Service de la protection (SDLP). Un service créé en 2013, produit de la fusion de l'ancien service de protection des hautes personnalités (SPHP), du service de sécurité du ministère de l'Intérieur (SSMI) et du service central automobile (SCA).Comme le sont d'ailleurs actuellement des dizaines de personnalités, françaises et étrangères, qu'elles soient anciens ministres ou patrons d'organisations professionnelles ou internationales.

Menace fantôme

Mais contrairement aux autres noms qui côtoient le sien dans le tableau de service de ces gardes du corps octroyés par l'Etat, Pierre Moscovici brigue aujourd'hui la tête d'une institution qui s'est déjà intéressée de près aux dysfonctionnements du SDLP, au premier rang desquels le problème endémique des missions indues, baptisées en interne "missions de confort", dont certains bénéficient, à tort.

Le commissaire européen Pierre Moscovici, lors d'une conférence de presse au Parlement européen, le 23 octobre 2018 à Strasbourg

Le commissaire européen Pierre Moscovici, lors d'une conférence de presse au Parlement européen, le 23 octobre 2018 à Strasbourg

© / afp.com/FREDERICK FLORIN

"Je suis un cas hybride. Lorsque j'ai été nommé commissaire en 2014, le gouvernement de l'époque [dont il était issu, ndlr] a estimé que ma fonction était comparable à celle d'un ministre en exercice", expose Pierre Moscovici à L'Express. Son cas a d'ailleurs par la suite été réévalué au plus fort de la crise grecque dans laquelle l'UE était partie prenante: "Je faisais partie d'une liste de cibles potentielles pour des extrémistes locaux", assure-t-il encore. L'homme politique jure par ailleurs avoir toujours fait savoir au SDLP que sa protection était laissée à l'appréciation des services, libres à eux de choisir d'y mettre un terme. Ce qui - selon lui - sera automatiquement le cas le 1er novembre prochain lorsqu'il aura quitté officiellement ses fonctions de commissaire européen.

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En attendant, l'évaluation de la menace est du ressort de l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT) du ministère de l'Intérieur. En théorie, après examen du dossier, le VIP dont le nom est soumis à ce service fait l'objet d'un classement supposé refléter le risque encouru sur une échelle de 1 à 4, quatre étant le niveau de risque le plus faible, avec des nuances dont seules l'administration a le secret. Ainsi encore récemment, la mère d'une des victimes du tueur terroriste Mohamed Merah faisait l'objet d'un classement "UCLAT 3CV", c'est-à-dire avec un risque inférieur à Bernard-Henri Lévy par exemple (UCLAT 3), mais supérieur à Pierre Moscovici ou Christine Lagarde, tous deux classés UCLAT 4.

Les ministres en poste eux, ainsi qu'une poignée de civils particulièrement menacés, sont classés au niveau 2 et font l'objet de mesures renforcées avec notamment l'adjonction d'une voiture suiveuse dans le dispositif tactique qui leur est octroyé. Quant au niveau UCLAT 1, il est réputé l'apanage du seul président de la République. "J'ai su quelque temps avant le commun des mortels qu'Emmanuel Macron avait remporté l'élection présidentielle de 2017 en voyant changer son classement UCLAT", s'amuse à ce sujet une source policière.

Mais ce sont bien les UCLAT 4 qui font le plus tousser les policiers du SDLP. Dans leur jargon, et sauf exception, ils parlent volontiers de "missions taxi" pour qualifier la nature de leurs prestations pour ce type de "clients". "En clair, UCLAT 4, ça veut dire pas de menace", synthétise un fonctionnaire affecté à la protection des personnalités qui regrette que l'indice ne signifie pas également "pas de protection". "En pratique, nous sommes 65 millions de Français UCLAT 4", enfonce-t-il. De source syndicale, le sujet est réputé sérieux compte tenu des heures supplémentaires qui s'accumulent dans le service et du sous-effectif chronique qui l'affecte.

"L'impression d'être chauffeur Uber"

Le SDLP serait chargé de quelque 130 missions à l'heure actuelle, pour un peu plus de 500 fonctionnaires disponibles, incluant parmi eux une trentaine de ministres. Exception faite de ces derniers, on dénombrerait près de 70% d'UCLAT 4. Outre Pierre Moscovici, c'est selon nos informations le cas également de Christine Lagarde, elle aussi ex-patronne de Bercy, passée par le FMI et en instance de nomination à la Banque centrale européenne, de François Bayrou, de Valérie Pécresse, de l'actuel patron du Medef Geoffroy Roux de Bézieux, d'ex-dignitaires étrangers, notamment iraniens ou syriens, voire épisodiquement de membres de la famille du roi du Maroc. Dans un autre registre, une dizaine de magistrats instructeurs et de membres du parquet du pole antiterroriste font également partie du lot.

La tradition veut aussi que les anciens ministres de l'Intérieur bénéficient à vie de la mesure, avec une nuance introduite du temps de Gérard Collomb : il faut désormais avoir occupé le fauteuil de ministre au moins six mois durant pour conserver son escorte en quittant la place Beauvau.

"Dans la plupart de ces cas, on a l'impression d'être chauffeur Uber", témoigne un fonctionnaire temporairement affecté à la sécurité d'un ancien ministre. "Avec ce VIP, il n'y a jamais de programme mais des déplacements au fil de l'eau. Parfois il nous lâche sans prévenir pour faire un trajet à pied, preuve s'il en fallait qu'il ne se sent pas particulièrement menacé". Surtout insiste notre source, "avec certains bénéficiaires, on fait purement office de signe extérieur de richesse". La richesse de la "princesse", s'entend. Car tout est pris en charge par l'Etat: la carte d'essence, les frais de stationnement, le badge pour les péages et naturellement la voiture et son entretien. Autant d'avantages en nature qui s'ajoutent au traitement des fonctionnaires mobilisés.

"Le président au téléphone..."

Pour les UCLAT 4 toutefois, pas question d'abuser du gyrophare pour s'exonérer des embouteillages ou d'emprunter les voies de bus comme une voiture officielle. Une note de service est récemment venue rappeler que ces pratiques étaient proscrites... En tout cas sur le papier. Car en pratique, toujours selon notre source, c'est un peu plus compliqué: "Quand votre VIP a tous les matins le président au téléphone à l'arrière de la voiture, s'il vous met la pression pour s'affranchir des bouchons alors que vous être gardien de la paix, il faut être sacrément solide pour s'en tenir à la règle".

Certains s'étonnent au passage de voir figurer sur la liste des personnalités protégées des profils qui auraient sans doute largement les moyens de financer eux-mêmes leur protection quand d'autres, notamment chez les spécialistes de l'antiterrorisme, financent à leur frais leur propre sécurité. Commentaire de l'un d'entre eux à L'Express: "Que voulez-vous que je vous dise, je ne me laisse pas facilement impressionner et, puisque j'en ai les moyens, je ne me voyais vraiment pas abuser des services offerts par l'État". Pour ce personnage, escorté par un agent privé, la facture frise les 80 000 euros annuels. Peu ou prou ce que coûte à l'administration le détachement d'un OS à temps plein.