Ce sera la soirée de l'année. Quelques jours avant l'élection de Miss France 2022, Thomas peine à cacher son excitation. Samedi prochain, ce Nordiste de 24 ans prendra place dans le Zénith de Caen pour assister en direct au concours, qu'il suit assidûment depuis son adolescence. Il bénéficiera d'une place de choix pour scruter le défilé des 29 candidates régionales, leurs chorégraphies millimétrées et la spontanéité - plus ou moins travaillée - de leurs prises de parole en public. Mais, pour lui, une seule femme compte : Donatella Meden, Miss Nord-Pas-de-Calais 2021 et ambassadrice de la région dans laquelle il a grandi. "C'est elle qui fera briller notre territoire. On la soutient à 100% !" se réjouit-il. Le rêve ultime ? Assister au couronnement de cette étudiante en communication de 21 ans, déjà suivie par 34 000 personnes sur Instagram, et dont le nom viendrait compléter l'impressionnante liste des récentes gagnantes nordistes du concours. Car après le sacre de Camille Cerf pour Miss France 2015, d'Iris Mittenaere pour 2016 (qui sera même élue Miss Univers 2017) et de Maëva Coucke pour 2018, les Miss de la région Nord-Pas-de-Calais semblent avoir définitivement conquis le coeur des Français. Et les habitants du territoire, parfois moqués ou ignorés, "maudits" de l'élection entre 1920 et 2014, savourent leurs victoires.

"Pour nous, c'est incroyable. Ces couronnes représentent beaucoup, elles ont fait taire énormément de préjugés", affirme Thomas, qui avoue avoir voté "une centaine de fois" le soir de l'élection de Camille Cerf. Le jeune homme l'a bien remarqué : sur les réseaux sociaux ou dans les médias, sa région "revit", brillamment incarnée par ces Miss devenues égéries nationales du territoire. Spécialités culinaires, lieux touristiques incontournables, événements locaux... "C'est une joie extraordinaire : enfin, ma région est mise en avant", s'exclame Cathy, mère de famille et fan assumée de "ses" Miss France. Cette habitante de la commune d'Hergnies, proche de Valenciennes, est catégorique. "Ces victoires ont prouvé à tout le monde qu'une femme de chez nous pouvait accomplir de grandes choses. Et ça, c'était important !"

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Dans la région, le concours a toujours bénéficié d'une popularité particulière, portée par un public dont l'admiration ne semble pas faiblir au fil des années. "Dans le Nord, il y a une ferveur qu'on ne retrouve pas ailleurs", avoue Maëva Coucke. En décembre 2017, quelques jours après avoir réuni 7,44 millions de téléspectateurs sur TF1 lors de son sacre, la jeune femme avait été accueillie comme une superstar à Boulogne-sur-Mer, la ville de son enfance. "C'était dingue, presque déroutant : tout à coup, tout le monde connaissait mon nom. Les gens criaient, me disaient merci, me demandaient des autographes... Alors que moi, je n'avais même pas encore de signature officielle !" raconte-t-elle en riant.

"Les gens sont touchés"

"C'est fou, n'est-ce pas, à quoi tient le destin d'une jeune femme ? Quand on sait que Maëva a failli ne pas se présenter à l'élection locale !", commente Dominique Vilain-Allard, délégué régional de Miss Nord-Pas-de-Calais de 1994 à 2021. Après plus d'un quart de siècle aux côtés des Miss, l'homme narre avec un certain plaisir les dizaines d'anecdotes qu'il détient sur ses concours régionaux. Journalistes refoulés après avoir posé des questions trop insistantes, baie vitrée coincée empêchant Camille Cerf de saluer la foule sur le balcon de la mairie de Calais, milliers de personnes à la gare Lille-Flandres au retour d'Iris Mittenaere après Miss Univers... Derrière sa moustache iconique, Dominique regorge d'histoires sur les grands moments de sa "carrière". Au fil de ses récits, il livre certaines clefs pour comprendre le succès des Miss dans la région. A commencer par le nombre d'élections locales organisées chaque année par l'ancien délégué et sa femme.

Des habitants de la ville d'enfance d'Iris Mittenaere, Steenvoorde (Nord), venus acclamer leur Miss lors de son retour à Lille après sa victoire en tant que Miss Univers 2016.

Des habitants de la ville d'enfance d'Iris Mittenaere, Steenvoorde (Nord), venus acclamer leur Miss lors de son retour à Lille après sa victoire en tant que Miss Univers 2016.

© / AFP

Miss Opale Sud, Miss Dunkerquois, Miss Flandres, Miss Caudrésis, Miss Pévèle... A raison d'une quinzaine de concours par an, Dominique assure avoir vu défiler "des milliers" de candidates. "Il y en a partout, tout le temps. Ce qui n'est pas le cas dans toutes les régions", avance-t-il. Dans certaines communes, ces événements deviennent régulièrement le "spectacle du mois". "Vous n'imaginez pas le succès que ça peut avoir ! Les commerçants du coin, les familles, les fans... Tout le monde y trouve son compte. Ça permet de rêver un peu, de sortir du quotidien", souligne Dominique, prenant pour exemple la dernière élection de Miss Pévèle. Plus de 900 personnes s'y sont regroupées il y a quelques semaines, remplissant ainsi le complexe sportif de la commune de Beuvry-la-Forêt, qui compte à l'année environ 2700 habitants.

"C'est énorme ! Les gens se sentent concernés par le concours, parce que représentés", souligne Caroline Lubrez, ancienne Miss locale devenue conseillère régionale (LR) dans les Hauts-de-France. Plus de vingt-cinq ans après s'être classée sixième à l'élection de Miss France 1997, elle témoigne de l'enthousiasme provoqué par le passage des Miss régionales dans l'émission. "A mon époque, j'avais eu un comité d'accueil incroyable : les gens étaient fiers de voir quelqu'un du village à la télé, ils me disaient qu'ils avaient voté, me remerciaient... C'était beau", raconte-t-elle. Les anciennes Miss interrogées par L'Express sont unanimes : "Il y a quelque chose qui se passe ici", garantissent-elles. "Les gens sont touchés, ça les rassemble. Même des années après, vous restez dans leur mémoire, vous êtes "leur" Miss", précise Emmanuelle Jagodsinski, Miss Artois-Hainaut 2002 reconvertie en animatrice sur la chaîne locale Wéo.

"Tout a changé"

"Dès le début, il y a eu un certain succès pour ces élections", confirme Dominique Vilain-Allard. Pendant des années, lui et sa femme fignolent la préparation des Miss, préparent leurs prises de parole en public, leurs défilés, et même leurs tenues de scène. "Au début, tout tenait dans ma Ford Fiesta... A la fin, c'était plutôt deux camions de matériel !", raconte le retraité, enfoncé dans un fauteuil de l'hôtel du casino Partouche de Saint-Amand-les-Eaux. Son récit est entrecoupé de salutations et d'apartés avec les membres de l'établissement : ici, tout le monde reconnaît le "Monsieur des Miss France", qui a organisé pendant plusieurs années les élections régionales dans la salle de spectacle de la structure. Broche Miss France épinglée au veston, il s'y promène comme un vieil habitué, salué par le directeur, distribuant çà et là des prospectus à l'effigie de ses Miss. "C'est aussi ici que tout a changé", confie-t-il.

Au casino de Saint Amand-les-Eaux, Dominique Vilain-Allard exhibe fièrement les prospectus à l'effigie de "ses" Miss Nord Pas-de-Calais, devenues respectivement Miss France en 2014, 2015 et 2017

Au casino de Saint Amand-les-Eaux, Dominique Vilain-Allard exhibe fièrement les prospectus à l'effigie de "ses" Miss Nord Pas-de-Calais, devenues respectivement Miss France en 2014, 2015 et 2017

© / L'EXPRESS

En 2015, c'est entre ces murs que Camille Cerf sera élue Miss Nord Pas-de-Calais avant de devenir Miss France. Après elle, les élections régionales ne pourront plus se dérouler au casino, par manque de place. "Il y a clairement eu un avant et un après Camille", abonde William Cerf, maquilleur et coiffeur officiel des Miss Nord-Pas-de-Calais. Pourtant, le couple Vilain-Allard - qui partage le même prénom - assure n'avoir rien changé à ses critères de sélection. Selon Dominique, l'épouse, il n'existe pas de "recette secrète" pour faire une bonne Miss France. "Ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas seulement être belle", martèle l'ancienne professeure, qui tient à tordre le cou aux idées reçues sur ses Miss. "Il faut aussi être intelligente, charismatique, avoir une certaine présence, une envie d'aller vers les autres. De toute façon, quand vous avez une Miss France en face de vous, vous le savez", lâche-t-elle.

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Anne-Sophie Sevrette, nouvelle déléguée régionale pour le Nord Pas-de-Calais, confirme. Mis à part les critères mis en place par le comité (mesurer 1,70 mètre ou ne pas avoir de tatouages trop voyants, par exemple), elle ne liste aucun élément rédhibitoire pour devenir Miss régionale. "On recherche juste une jeune fille complète, qui s'assume pour ce qu'elle est, et qui correspond à ce qu'attendent les habitants du Nord-Pas-de-Calais pour le concours", indique-t-elle. Ces dernières années, la délégation a ainsi tenté de proposer des profils différents à l'émission. "Ça change, elles n'ont rien à voir entre elles. On a eu Maëva, qui était rousse, Laura, l'année dernière, qui était un peu plus pulpeuse... Et chacune a son identité propre", tient à ajouter William Cerf. Le jeune homme est direct. "Surtout, on ne veut pas d'une coquille vide. Si elles n'ont rien à raconter, ça ne passe pas", lâche-t-il.

Entraînées à défiler et à s'exprimer durant les élections locales, coachées par les équipes surmotivées de la délégation et sponsorisées par des partenaires toujours plus nombreux, les Miss Nord-Pas-de-Calais semblent avoir toutes les cartes en main pour réussir. "D'ailleurs, les autres jeunes filles du concours le savent : nos Miss portent une écharpe qui fait peur, elles ont une grosse région derrière elles", s'amuse William Cerf, qui rappelle que plus de 4 millions de Nordistes peuvent potentiellement voter. Le maquilleur en est d'ailleurs conscient : depuis le trio "Camille-Iris-Maëva", les enjeux ne sont plus les mêmes. Récemment, une nouvelle forme de compétition s'est ainsi installée entre les candidates, dès les élections locales. "Les gamines restent sympas, mais elles sont parfois un peu plus hargneuses", commente-t-il. "Parce que, quand vous gagnez, vous changez de vie." Cette année, Anne-Sophie Sevrette et William Cerf ont reçu 350 candidatures pour participer aux régionales. Un record.