Longtemps, on l'a considéré comme un amuseur destiné à un public jeune, dont les codes et l'humour nous échappaient. On le trouvait outrancier, parfois vulgaire, sorte d'héritier moderne d'un Christophe Dechavanne ou des Ruquier/Ardisson. On n'y prenait pas vraiment garde tant qu'il s'agissait de s'amuser. Depuis quelque temps, pourtant, on ne sait plus dans quelle catégorie classer Cyril Hanouna et ses débuts de soirée sur C8. Touche pas à mon poste (TPMP) et Balance ton post, ses émissions phares, sont-elles encore d'inoffensifs divertissements ? De plus en plus, en effet, l'animateur se pique de traiter de sujets sérieux. Il ne se contente plus des "clashs" façon téléréalité soigneusement mis en scène entre ses invités et ses chroniqueurs, ni des péripéties du petit monde médiatique. Il se défait fréquemment des habits de "Baba", sa version rigolarde, pour prendre une mine grave et parler violences policières, blasphème et religion, caricatures et "respect de l'autre" auprès d'un public habituellement peu consommateur de presse ou d'information radio/télévisée.

Avec ses 5,9 millions d'abonnés sur son compte Twitter et 3,5 millions sur celui de l'émission, et une audience qui tourne entre 800 000 et 1,3 million de téléspectateurs, l'influence de l'animateur est incontestable. Certains se réjouissent d'atteindre, à travers lui, un auditoire inaccessible ailleurs. Marlène Schiappa est de ceux-là : "Lorsque j'y suis allée lundi [le 30 novembre], 1,6 million de personnes ont regardé. Il n'y a pas beaucoup d'audiences aussi fortes sur cette cible-là, c'est un canal pour s'adresser aux jeunes", explique la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté à L'Express. Mais d'autres s'inquiètent de la vision du monde que porte le présentateur auprès de ses téléspectateurs.

LIRE AUSSI : Marylin Maeso : "Cette bataille, Samuel, tu l'as déjà remportée"

Le déclic a été l'émission du 21 septembre. Ce jour-là, TPMP est consacré au rappeur Freeze Corleone, mis en cause pour les paroles antisémites de ses chansons. Le débat démarre, puis Cyril Hanouna prend la parole et revient sur l'affaire Mila, du nom de cette jeune fille menacée de mort depuis le début de 2020 pour avoir critiqué l'islam. "Cette adolescente avait eu des propos abjects sur l'islam, qu'on avait condamnés ici [...]. Ils sont inadmissibles, je vous le dis, elle fait bien de se faire toute petite maintenant", lâche l'animateur. Puis il poursuit : "Est-ce qu'on a vraiment besoin, aujourd'hui, [...] et je le dis franchement, des dessins comme ceux de Charlie Hebdo, qui mettent, mine de rien, de l'huile sur le feu ?"

Mila est cyberharcelée après des propos tenus sur la religion musulmane (photo d'archives).

Mila, cyberharcelée après des propos tenus sur la religion musulmane (photo d'archives), est critiquée par Cyril Hanouna dans son émission du 21 septembre.

© / Blog

Sur les réseaux sociaux, parmi les défenseurs de la laïcité, les professeurs, les adultes en lien avec des jeunes, la stupéfaction l'emporte : comment un animateur suivi par des millions d'adolescents peut-il ne pas manifester de l'empathie pour une jeune fille menacée de mort ? Comment peut-il désigner à la vindicte Charlie Hebdo au moment où s'ouvre le procès qui doit juger les complices présumés des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly ? Comment peut-il jeter aux orties le droit au blasphème d'une petite phrase : "Moi, je pars du principe que, quand on choque une personne, il faut arrêter [...]. De toute façon, je suis toujours contre les blagues, les discriminations et les provocations sur les religions" ? Ce jour-là, selon un sondage effectué sur les réseaux sociaux et dont les résultats sont diffusés durant l'émission, 61% des téléspectateurs disent "ne pas être Mila", contre 39% d'un avis contraire. Marylin Maeso, professeur de philosophie et essayiste, dénonce l'irresponsabilité de l'animateur : "Quand une idole comme lui tient ce genre de propos, le message passé aux jeunes se résume à 'ce n'est pas bien ce qu'elle a fait', alors qu'il devrait être : 'c'est injustifiable ce qui lui arrive. Et même si ça vous heurte dans votre vie personnelle, on a le droit de se moquer des religions'."

Lorsque la réaction est vive, Hanouna fait amende honorable

Quelques semaines plus tard, le 19 octobre, dans une émission consacrée à Samuel Paty, le professeur d'histoire assassiné à Conflans-Sainte-Honorine, Cyril Hanouna fait amende honorable à propos de Charlie Hebdo : "Même moi, j'ai pu dire des bêtises. Par peur. J'ai eu peur que des innocents soient touchés. Charlie Hebdo, c'étaient des innocents. On l'a vu encore il y a quelques semaines. [...] Il faut continuer à se battre pour la liberté d'expression." Entre-temps, deux jeunes gens ont été blessés en bas des anciens locaux de Charlie Hebdo parce qu'ils fumaient une cigarette au mauvais endroit au mauvais moment. Entre-temps, un professeur a été assassiné parce qu'il a montré à des élèves des caricatures.

LIRE AUSSI : La grande solitude de Samuel Paty

Mais l'apaisement ne dure qu'un temps. Le 22 octobre, Fatiha Boudjahlat, enseignante à Toulouse, très engagée sur la question de la laïcité, est invitée à Balance ton post. Elle connaît, elle est déjà venue à deux reprises, les émissions se sont toujours bien passées. Ce jour-là, on lui a promis un débat sur Samuel Paty et le métier de prof, elle est même venue avec des élèves. Mais sur le plateau, elle se fait violemment attaquer par Karim Zéribi, l'un des chroniqueurs, à propos d'un tweet qu'elle a écrit : "Dites les fachos, vous êtes vaches de ne pas faire plaisir aux islamistes et à leurs idiots en ne faisant pas un carton, ils en rêvent. Parce que le score est toujours de 300 à zéro." Ce qui se voulait du second degré est présenté comme un message sérieux : "À la barbarie, on répond par la haine ?" demande Karim Zéribi. L'invitée ne peut répondre. "Ils m'ont piégée. Cyril Hanouna, c'est un gros bosseur, très pro. Il est sincère, il veut sauver les musulmans de France parce qu'il ne les croit pas en sécurité. Mais du coup, il ne pense pas qu'une vision portée par un observateur athée puisse exister", résume Fatiha Boudjahlat. "Sur les religions, il est d'une flexibilité totale", note Philippe Moreau Chevrolet, consultant en communication, qui vient de croquer l'animateur en candidat à l'Élysée dans une bande dessinée, Le Président (Les Arènes).

"Il cible les banlieues en étant ambigu sur les religions"

Cyril Hanouna n'est pas un idéologue à la Eric Zemmour, il colle à son public et à ses attentes. Dans le sondage Ifop-L'Express réalisé en décembre sur les habitudes télévisuelles des Français, l'animateur est quasi inexistant chez les cadres ou les professions intermédiaires, mais est, en revanche, très présent dans les catégories populaires et les moins de 34 ans. Une sociologie que "Baba" n'oublie jamais. "Il cible les banlieues en étant ambigu sur les religions. Et il a un biais 'gilets jaunes', en disant souvent : la souffrance sociale, je l'entends", reprend Philippe Moreau Chevrolet. "Il dénonce constamment l'islamophobie, il prône la communauté, l'union des communautés. D'ailleurs, il surjoue son côté oriental, y compris dans son vocabulaire, avec son "darka" (sympa) et son "rassrah" (angoisse) qui résume sa vision de la vie", ajoute Stéphane Encel, professeur en sémiologie dans des écoles de commerce, qui prépare un livre sur l'animateur. Une manière de voir qui colle à celle de nombreux jeunes. Effarés par les questions religieuses, ils préfèrent ne pas en parler, pour ne pas choquer, ne pas heurter.

Linda Kebbab lors d'une séance photo à Paris, le 6 octobre 2020

Linda Kebbab (ici, le 6 octobre 2020), policière et représentante syndicale, garde un très mauvais souvenir de son passage dans l'émission, elle a eu le sentiment d'y être piégée.

© / afp.com/JOEL SAGET

L'influence de Cyril Hanouna dépasse largement le seul sujet de la religion. Stéphane Encel s'est intéressé à l'animateur après une émission de 2019 dans laquelle il avait, avec Eric Naulleau et Karim Zéribi, interviewé Jean-Marie Le Pen : "Il le présentait comme un gentil papy, il était très fier de son interview, c'était stupéfiant, il réhabilitait Jean-Marie Le Pen auprès des jeunes. Et sur le plateau, le discours des chroniqueurs, c'était : 'il s'est assagi'." Linda Kebbab est une jeune policière, représentante du syndicat SGP Police-FO. En janvier 2019, elle se retrouve sur le plateau face à des gilets jaunes mutilés. Un piège, comme elle l'a raconté dans son livre Gardienne de la paix et de la révolte (Stock) : "Je suis juste une sale flic tout juste bonne à devoir se casser." Aujourd'hui encore, elle en garde un souvenir amer, même si les relations se sont depuis un peu apaisées avec la production : "L'émission est très scénarisée et ça peut devenir un traquenard. Que vouliez-vous que je dise à ces gens ? De la même manière, quand on nous met en scène dans le même camp que Jean Messiha [proche du Rassemblement national jusqu'en 2020] face à des gens de gauche, on nous catalogue et ça crispe une partie de la jeunesse qui fait déjà l'amalgame entre l'extrême droite et la police."

Autre univers, même malaise : les relations aux femmes. Marylin Maeso se souvient de cette séquence où un chroniqueur avait embrassé les seins de sa voisine parce qu'elle lui avait refusé un bisou : "Tout le monde riait sur le plateau alors que c'est une agression sexuelle. Le problème, c'est qu'on dit au public qui est à un âge où il se construit dans sa relation à l'autre : 'le corps des femmes est à disposition'."

LIRE AUSSI : Hanouna dénonce "une police du rire

Il est très difficile de critiquer Cyril Hanouna sur le terrain des idées. D'abord, parce qu'avec ses millions de "fanzouzes", il organise soigneusement le "nous" contre "eux" à la moindre attaque. "Il fait croire qu'il est pour que tout le monde s'entende bien, qu'il est d'une tolérance absolue. Mais comme tous les fanatismes, cela se termine en intolérance absolue à votre égard si vous n'êtes pas dedans", résume un observateur qui connaît bien l'émission. Le monde de bisounours où tout le monde s'aime, auquel Cyril Hanouna se réfère sans cesse, se transforme alors en terrain très hostile.

Comment critiquer "Baba" sans passer pour un rabat-joie ?

Le journaliste Mohamed Sifaoui a éprouvé la méthode. Fin janvier 2020, il accepte de venir sur le plateau pour parler de l'affaire Mila : "Jusque-là, je considérais que les sujets que je traite ne pouvaient pas se transformer en spectacle audiovisuel. Mais je voulais introduire du doute, apporter des éléments différents à un public dont je pensais qu'il pouvait être en partie celui qui menaçait la jeune Mila." L'expérience tourne court. "Tout y est binaire. Quand vous êtes désigné comme le méchant, vous subissez un flot de la part des réseaux sociaux, je n'ai jamais vécu ça", ajoute-t-il, promettant de ne jamais y retourner.

"On est juste là pour se marrer", telle est la réponse qu'oppose Cyril Hanouna à ceux qui lui reprochent de manquer de sens des responsabilités. Imparable : comment le critiquer sans passer pour un rabat-joie ? Et c'est bien là le principal danger, car s'il est sans conséquence de traiter de nombreux sujets à la légère, ça ne l'est plus lorsqu'il s'agit de problèmes graves. Or, dans l'esprit des "fanzouzes", tout est de même nature. "Le problème avec Hanouna, c'est la désinhibition, avertit Marylin Maeso. Il s'adresse à des esprits qui sont en train de se former. Intellectuellement, mais aussi par l'émotion. Ils sont notamment en train d'acquérir, ou pas, de l'empathie. Ces jeunes sont en train de découvrir ce qui se fait ou ne se fait pas. Qu'apprennent-ils en regardant ces émissions ?" Le présentateur vedette de C8 se défend de faire de la politique ou d'être prescripteur. Mais il exerce à l'antenne une forme de soft power sur tout un tas de sujets qui divisent la société. Et sa vision binaire du monde, entre "rassrah" et "darka", devient l'unique référence d'une partie de la jeunesse pour comprendre son environnement, vivre sa relation aux autres, à l'école ou ailleurs. Rigoler, oui, mais jusqu'où ?