Avis de tempête sur le secteur des maisons de retraite. Ce mercredi 26 janvier, dans un livre-enquête intitulé Les Fossoyeurs (Fayard), écrit par le journaliste Victor Castanet, le groupe Orpéa est accusé de laisser ses résidents dans des conditions souvent indignes, privilégiant sa rentabilité à leur bien-être. En dépit des tarifs "parmi les plus élevés de l'Hexagone" dans un établissement nommé Les Bords de Seine - une chambre d'entrée, d'une vingtaine de mètres carrés coûte près de 6 500 euros par mois dans l'un des établissements du groupe -, des personnes âgées peuvent être laissées dans leurs excréments et leur urine. Produits d'hygiène et nourriture sont "rationnés", les seniors parfois laissés sans soins pendant plusieurs jours.
Les dirigeants d'Orpéa, qui gèrent 1156 établissements dans 24 pays d'Europe et d'Amérique latine, ont refusé de répondre aux questions de Victor Castanet. Aujourd'hui, ils "contestent formellement l'ensemble de ces accusations" qu'ils qualifient de "mensongères, outrageantes et préjudiciables" et traduiraient d'une "volonté manifeste de nuire." Depuis la publication des bonnes feuilles, le cours en bourse du groupe a chuté de 30% en deux jours. La question est cruciale : d'après un rapport de la Défenseure des droits publié en avril 2021, la France est un des pays européens qui compte la proportion la plus élevée de personnes âgées en Ehpad (8,8% des 75 ans et plus).
Michèle Delaunay, ministre déléguée aux Personnes âgées et à l'Autonomie entre 2012 et 2014, qui a notamment porté la loi relative à l'adaptation de la société au vieillissement, promulguée en 2015, réagit à cette enquête.
L'Express : Avez-vous été surprise par les scènes d'abandon décrites dans l'enquête Les Fossoyeurs ?
Michèle Delaunay : Cette enquête est particulièrement effrayante sur deux points. Déjà, parce que je connais celui qui a travaillé sur ce livre, et que je peux témoigner de son sérieux. Il ne s'agit pas d'un coup de revolver : c'est un document sérieux, fouillé, enquêté. Ensuite, je dois dire que, d'une manière générale, je suis assez réservée sur les Ehpad privés. Leurs prix sont très importants pour les résidents, mais ces tarifs élevés n'ont en général aucun impact sur les salaires de leurs personnels. Je ne peux pas témoigner sur l'établissement particulier des Bords de Seine évoqué dans les bonnes feuilles du Monde, mais je ne suis pas vraiment surprise : il avait déjà la réputation d'être très cher, sans que les services qui y sont déployés soient en rapport avec ses prix.
Selon vous, quelle serait la meilleure solution pour remédier à ce type de dérives ?
Il faudrait une inspection des Ehpad par une autorité indépendante. J'ai d'ailleurs un gros remords à ce sujet datant de mon temps de ministre. Quand j'étais en poste, Jean-Marie Delarue, alors Défenseur des droits, était venu me voir au ministère. Il m'avait demandé mon avis sur la possibilité d'inclure les maisons de retraite, les Ehpad, dans les lieux privatifs de liberté, afin de lui permettre de les inspecter. A l'époque, je lui ai répondu que je redoutais beaucoup l'impact d'une telle mesure sur les personnels. Je pensais alors que ces derniers, qui s'engagent pour l'autonomie des personnes et pour leur bien-être, vivraient comme une épreuve d'être inclus dans cette catégorie. Mais à ce moment-là, il aurait bien fallu envisager une inspection indépendante du Défenseur des droits.

Michèle Delaunay est ex-ministre chargée des personnes âgées.
© / afp.com/Thomas Samson
Aujourd'hui, nous avons une Défenseure des droits qui couvre plusieurs branches, dont le sujet des personnes âgées. Mais il serait nécessaire que quelqu'un se consacre tout particulièrement à ce sujet. Je vais le redire à Olivier Véran, même si cette question dépend davantage du ministre de la Justice. Il faudrait revoir le modèle des Ehpad, mais il faut avant tout qu'ils soient inspectés de manière indépendante.
Le rôle des Ehpad a été très critiqué pendant la pandémie. La Défenseure des droits, justement, a relevé dans un rapport que les droits des résidents de ces établissements ont été "gravement entravés" ces derniers mois. Le problème est-il endémique ?
Ce problème était effectivement général au cours de ces derniers mois. Il est très dur de concilier les droits de la personne humaine, comme la liberté d'aller et venir, quand on sait que la population résidante est très à risque de contamination. Je remarque toutefois que beaucoup de maisons de retraite ont trouvé des solutions, en s'organisant à leur échelle pour les repas, les visites de famille dans des pièces séparées... La situation a fini par être gérable.
Au-delà de la pandémie, beaucoup de personnes réclament de petites maisons de retraite, et voient cette possibilité comme la solution. Mais dans ce cas, comment assurer la couverture soignante ? Comment attirer les soignants et s'assurer que des médecins s'y intéressent en dépit de la petite taille de ces établissements ?
A l'occasion de la pandémie et de cette enquête, la question des maisons de retraite est revenue dans le débat. En parle-t-on assez ?
La question de la dépendance n'est absolument pas traitée dans le débat. Pour le démontrer, il suffit de voir le peu de place que ce sujet tient dans la campagne présidentielle. C'est effrayant ! Je ne pense pas qu'aux Ehpad, je pense également aux plus âgés. Les personnes qui ont un problème de poursuite de vie représentent 30% de la population en âge de voter, et on ne semble pas s'y intéresser. Même sur le plan ministériel, aujourd'hui, on en parle très peu. Quand j'étais ministre déléguée, il me semble pourtant que ma présence médiatique était plus forte, que la question existait davantage. C'est peut-être seulement ma bonne conscience qui s'exprime, mais je suis la seule qui est parvenue à faire adopter une loi sur le sujet ces dernières années !
