Depuis quelques jours, des nuages menaçants s'amoncellent au-dessus de la tête des vacanciers. Dans le tourbillon des barbecues entre amis, des retrouvailles familiales et des soirées en terrasse, certains en avaient presque oublié ce satané virus. Mais la réapparition de plusieurs foyers épidémiques sur le territoire et la légère accélération des prises en charge de malades dans les hôpitaux parisiens prouvent qu'il circule toujours. Le 14 juillet, l'annonce d'Emmanuel Macron a sonné comme un rappel à l'ordre : dorénavant, le port du masque est obligatoire dans tous les espaces publics clos. "Enfin !, soupire Cyrille Falisse, libraire à Draguignan (Var). Depuis le déconfinement, le relâchement est allé crescendo." Ces derniers temps, près de la moitié de ses clients avait renoncé à se couvrir le nez et la bouche en entrant. "Oh, ça va la psychose !", "c'est bon, je ne suis pas malade", s'entendait-il parfois répondre lorsqu'il se risquait à une remarque. Depuis l'intervention du président de la République, il constate une nette amélioration des comportements.
Car avec le frémissement des indicateurs resurgit la peur. Lors d'un sondage exclusif, réalisé par l'Ifop pour L'Express les 9 et 10 juillet derniers, 69 % des personnes interrogées se déclaraient préoccupées pour elles-mêmes ou pour leur famille. Elles n'étaient que 62 % à s'en faire le 11 juin, 65 % deux semaines plus tard. Certes, on est encore très loin des niveaux d'anxiété atteints en mars et en avril (78 % et 85 %), mais la tendance est indéniable. Et pourtant... Les gestes barrière sont loin d'être appliqués à la lettre. Seuls 63 % des sondés portent "systématiquement" le masque lorsqu'ils empruntent les transports en commun, marchent dans la rue ou fréquentent les lieux publics. Ils ne sont plus que 62 % à se couvrir systématiquement le visage avec le bras ou un mouchoir quand ils toussent ou éternuent (7 points de moins qu'à la fin de mars). Enfin, seuls 58 % utilisent invariablement des mouchoirs à usage unique pour se dégager les bronches et le nez (5 points de moins). Et, alors que se laver les mains en rentrant chez soi était un réflexe pour 86 % des sondés, ce bon geste n'est plus pratiqué que par 75 % d'entre eux.
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"Rappelons que, mi-mars, la menace de la contagion avait entraîné un basculement assez spectaculaire des habitudes. Cette pratique nouvelle des gestes barrière a globalement perduré, même si on constate un certain phénomène d'érosion chez une partie de la population", relativise le politologue Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l'Ifop. Il n'y a pas si longtemps, les images d'hôpitaux débordés et le décompte macabre des décès accaparaient les conversations. Aujourd'hui, la tendance est plus à l'insouciance... du moins en apparence. "Typique du mécanisme du déni", selon le psychiatre Serge Hefez. Les Français ont vécu un véritable traumatisme pendant ces trois mois de confinement, d'où ce besoin d'"oublier". "On sait qu'une rentrée difficile s'annonce, avec les menaces de licenciements, le retard scolaire des enfants à rattraper... Mais, pour l'heure, on a plutôt envie de mettre tous ces problèmes à distance, de profiter du soleil et des vacances", explique le médecin.
Le sondage démontre que le relâchement dans les gestes barrière est plus significatif dans les zones rurales que dans les grandes villes. A la question "Vous lavez-vous les mains quand vous rentrez à votre domicile ?", 87 % des habitants de la région parisienne répondent par l'affirmative, contre 76 % des citadins de province, et 66 % des ruraux. "Dans ces territoires, qui ont été relativement épargnés par la crise sanitaire, on peut avoir le sentiment d'être à l'abri. Alors que dans les grandes villes comme Paris, le caractère palpable et persistant de la menace incite plus à la prudence", analyse Jérôme Fourquet. Ce qui pourrait expliquer le développement récent de clusters dans des départements comme celui de la Mayenne, situé en zone verte au plus fort de l'épidémie.
Envolée, la belle solidarité du temps du confinement ?
Les femmes seraient également plus scrupuleuses que les hommes : 69 % ne sortent pas sans leur masque, contre 57 % des messieurs. Rien d'étonnant pour Serge Hefez : "Statistiquement, les hommes ont plus de comportements à risques. On le voit dans leur rapport à la conduite, au tabac, à l'alcool. On sait aussi que les femmes sont plus soucieuses qu'eux de leur santé et de celle d'autrui." Le rapport aux gestes barrière n'est pas non plus le même selon les âges. Ainsi, 68 % des plus de 35 ans portent un masque, contre 48 % des 18-34 ans. S'estimant moins vulnérables que leurs aînés, ces derniers ont tendance à faire moins attention. Comme le prouvent les fêtes clandestines en plein air qui se sont multipliées dans les parcs, les jardins ou sur les plages ces dernières semaines.

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Qu'il paraît loin le temps où l'on applaudissait les soignants à 20 heures, où les bonnes âmes s'inquiétaient du sort de leur voisine âgée, où l'on avait un petit mot de remerciement pour les caissiers restés sur le pont. Envolée, cette belle solidarité ? La psychanalyste Claude Halmos évoque le cas de cette dame qui, dans une lettre, se vante de ne pas porter de masque "au nom de sa liberté". "Je suis prête à risquer ma vie", avance-t-elle, bravache. "Négligeant, au passage, le fait qu'elle met également en danger celle de tous ceux qu'elle côtoie", ajoute la spécialiste, pour qui ce type de comportement découle de la tendance "mon nombril, ce centre du monde". "Voilà des années que, par le biais du développement personnel, on nous vante les mérites du recentrement sur sa propre personne, et de l'épanouissement de soi, comment n'oublierait-on pas les autres ?", estime-t-elle.
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Nathalie, quinquagénaire des Hauts-de-Seine, n'hésite pas à confier ses craintes. Son mari et elle furent parmi les premiers à tomber malades du Covid-19 début mars et à vivre ces longues semaines d'angoisse où la fièvre faisait les montagnes russes. "Pour cet été, on avait réservé une maison à Hossegor, dans les Landes. Mais, face à ces comportements égoïstes, à tous ces gens qui se baladent sans masque ou avec un bout de tissu sur le menton, qui passent de fête en fête, on a jugé plus sage d'annuler", raconte celle qui, finalement, partira dans la Creuse chez ses beaux-parents. "Je me sens en total décalage avec l'atmosphère d'insouciance actuelle", soupire-t-elle. Elle n'est pas la seule. Serge Hefez voit beaucoup de patients inquiets défiler dans son cabinet. "Ils se disent exaspérés et en colère contre ces 'inconscients' qui les mettent en danger", raconte-t-il, décelant une vraie fracture au sein de la population.

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Face aux injonctions contradictoires qui se succèdent depuis le début de la crise sanitaire, bon nombre de Français se sentent un peu perdus. "Cette culpabilisation permanente ne sert à rien ! Arrêtons de dire que les gens sont irresponsables. Regardez les usagers du métro ou du train : ils se plient de bonne grâce au port du masque", assène l'épidémiologiste Martin Blachier, qui insiste sur la nécessité de communiquer clairement sur les différents plans prévus en cas de reprise de l'épidémie et de donner des consignes précises. Pour la plupart des spécialistes, la généralisation du port du masque dans les espaces publics clos est une mesure salutaire. Au sein de la sphère amicale et familiale, en revanche, il revient à chacun d'établir ses propres règles. Le sondage de l'Ifop démontre un certain relâchement des Français avec leurs proches : seuls 68 % évitent de se serrer la main, contre 90 % en mars dernier. Et seuls 55 % ont renoncé à se faire la bise, contre 86 % au plus fort de la crise. "On sait, aujourd'hui qu'on ne peut se comporter exactement comme avant l'apparition du virus. En même temps, on est obligés de lâcher un peu de lest par rapport aux mesures de précaution, sinon on ne vit plus", estime Jérôme Fourquet. Un équilibre précaire.
