Gisèle Halimi est morte comme elle a vécu : en femme farouchement libre, ainsi qu'elle l'affirme dans son dernier livre à paraître au mois d'août. Rendre justice à celle qui en fit son métier et sa mission, c'est, dès lors, s'accorder sur un point : au tombeau comme au barreau, Gisèle Halimi n'appartient à personne. La manière dont, son décès à peine annoncé, une dispute houleuse s'est engagée entre diverses personnalités publiques et militantes de bords divers et opposés, remontées comme des héritiers sûrs de leur bon droit autour d'un testament, tend à suggérer que cette évidence doit être rappelée.

"Irrécupérable"

Gisèle Halimi est, au sens le plus noble du terme, irrécupérable. Son féminisme, total et obstinément cohérent, transcende et transperce les "camps" antagonistes qui s'arrachent sa mémoire, tant il fut, jusqu'au bout, porté par une exigence que jamais n'entamèrent ni l'esprit de corps, ni la zizanie doctrinale qui divisent depuis toujours les mouvements militants.

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Combien, parmi ceux qui applaudissent ses accomplissements et saluent son engagement sans faille, fustigent les "féministes hystériques" qu'ils qualifient d'"excessives" ou de "misandres" quand elles exploitent une terminologie et un bagage conceptuel que l'avocate a pourtant largement contribué à diffuser dans le débat public ? Ces attaques virulentes, parfois violentes, qu'elle a elle-même essuyées à de nombreuses reprises au gré des batailles qu'elle a menées de front, Gisèle Halimi n'en avait cure lorsqu'elle soutenait que le démantèlement de la domination masculine était la condition sine qua non de l'avènement d'une société digne de ce nom, et lorsqu'elle évoquait à la télévision les "privilèges" masculins. Difficile d'imaginer que celle qui, l'an dernier encore, faisait dans Le Monde l'éloge de la "sororité", celle qui a toujours soutenu que l'union des femmes était leur plus grande force et leur meilleure chance, cautionnerait l'utilisation de sa dépouille pour taper sur des féministes avec lesquelles elle partageait pourtant beaucoup, dans les mots et dans les démarches.

"A prendre ou à laisser, mais certainement pas à trier"

À quoi tient cette inconséquence ? Pourquoi acclame-t-on chez celle qui vient de nous quitter ce qu'on estime insupportable ou illégitime chez celles qui demeurent ? Peut-être est-ce l'effet de la disparition qui, le temps du recueillement et de la célébration posthume, appelle plus aisément le panégyrique unanime que la remise en cause. Ou peut-être certains se disent-ils qu'une féministe morte est une féministe inoffensive, puisqu'on peut piocher dans ses interventions et dans ses écrits les éléments qui collent à notre vision du monde et congédier les autres sans qu'elle soit en mesure de protester. Quelle qu'en soit la raison, il demeure pour le moins incongru de se réclamer, en vue de policer et de tempérer les discours féministes, d'une femme qui se revendiquait "irrespectueuse" et qui déplorait qu'aujourd'hui encore, les injustices criantes dont sont victimes de trop nombreuses femmes ne fassent pas l'objet d'une "révolte générale". Gisèle Halimi était, indéniablement et de son propre aveu, une féministe radicale. À prendre ou à laisser, mais certainement pas à trier.

Normalienne et agrégée de philosophie, Marylin Maeso est spécialiste d'Albert Camus.

Normalienne et agrégée de philosophie, Marylin Maeso est spécialiste d'Albert Camus.

© / Hannah Assouline-Editions de l'Observatoire

Sauf à verser dans la même amnésie stratégique, il faudra donc admettre également que cette femme révoltée n'est pas non plus à sa place au sein des multiples courants idéologiques dont les membres viennent de lui rendre un hommage sans réserve, en critiquant les tentatives d'instrumentalisation de leurs adversaires pour mieux la ramener à eux. Son combat pour l'abolition de la prostitution lui vaudrait probablement aujourd'hui les mêmes anathèmes définitifs que ceux auxquels sont régulièrement soumises, au cours des manifestations, les féministes abolitionnistes qui lui emboîtent le pas.

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Quant à sa critique du voile islamique qui l'avait amenée, dès 1989, à démissionner de l'association SOS Racisme et à soutenir le principe que concrétisera la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques, elle la range de facto dans la catégorie de celles qu'il est désormais convenu d'appeler, de l'avis même de certaines des militantes intersectionnelles qui la portent aux nues, les "féministes blanches", "islamophobes" et "racistes". Ce qu'elle reprochait alors à SOS racisme, à savoir le fait de privilégier des enjeux identitaires aux enjeux féministes, est désormais inaudible pour nombre de ceux qui la remercient au lendemain de sa mort. Issue d'une famille juive d'origine tunisienne, elle était pourtant bien placée pour savoir à quel point les religions reproduisent, dans leurs institutions comme dans beaucoup de leurs préceptes et pratiques, les logiques de domination à l'oeuvre partout, qui soumettent le corps des femmes et leur vie entière au bon vouloir des hommes. Décidément, pour paraphraser Camus, il ne s'agit pas de ce que Gisèle Halimi est, mais de ce que, selon la doctrine ou la tactique, il faut qu'elle soit.

Refus catégorique de l'injustice

Si elle résiste, jusqu'à son dernier souffle et au-delà, à toutes les réécritures intéressées de son parcours, qui occultent ce qui les dérangent et brandissent ce qui les conforte, c'est peut-être parce qu'elle ne s'est jamais donné d'autre boussole que le refus catégorique de se résigner à l'injustice. De son foyer où, à l'âge de dix ans, elle mena une grève de la faim victorieuse pour mettre un terme à l'arbitraire patriarcal des tâches ménagères qu'on lui imposait alors que ses frères en étaient dispensés, aux tribunaux où elle a combattu pour le droit à l'avortement, la criminalisation du viol, la fin de la discrimination dans la majorité sexuelle concernant les relations entre personnes de même sexe ou encore la défense de militants du FLN, un seul objectif : restituer aux privilèges de quelques-uns - le droit à disposer de son corps, à choisir sa sexualité, à ne pas être traité en objet ni violenté et à vivre libre et digne dans son pays, - leur juste vocation de droits égaux pour tous.

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Cette boussole, qui l'a toujours dirigée dans le sens des femmes et de leurs combats, est certainement ce qu'elle nous a légué de plus précieux pour nous orienter dans une société où, comme elle le déplorait déjà il y a trente ans, la cause féministe tend à être reléguée au second plan sous l'effet conjoint de l'inertie des gouvernants, de l'inattention ou de la négligence collectives et des revendications identitaires qui maquillent les vieilles injonctions sexistes à la "pudeur" et à la "modestie" en étendards de l'émancipation.

Féministe sans étiquette, c'est-à-dire rétive à tout carcan, elle a su démontrer, en faisant reculer considérablement les inégalités, que c'est par la solidarité au-delà des particularismes et en dissipant le préjugé selon lequel les droits gagnés pour tous seraient des droits soustraits à certains qu'on peut véritablement vivre ensemble, et non simplement côte à côte. Ce qu'elle avait compris, ce qu'elle a tâché d'enseigner par l'exemple et que nous pouvons encore apprendre d'elle, c'est qu'une société ne se construit pas en attisant inutilement ou en laissant systématiquement perdurer ce qui la disloque, mais en cultivant résolument les paroles et les actes qui abolissent, avec le temps et la détermination, les discriminations qui la fragilisent comme autant de fractures.

Merci, maître Halimi.

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