Dany Cohn-Bendit se sentait bizarrement assez peu concerné, ce jour où des manifestants avaient défilé par solidarité avec lui, en scandant l'un des slogans les plus célèbres de la Ve République : "Nous sommes tous des Juifs allemands". Il n'avait pas non plus attaché d'importance excessive aux deux éditoriaux qui avaient déclenché l'indignation collective, signés respectivement par deux figures encore peu connues du grand public mais en passe de devenir des personnages hauts en couleur de la vie politique française.
Le 2 mai 1968, un certain Jean-Marie Le Pen, alors éditorialiste de l'hebdomadaire d'extrême droite Minute, ouvrait la danse : "Ce Cohn-Bendit, parce qu'il est juif et allemand, se prend pour un nouveau Karl Marx", écrivait celui qui allait bientôt fonder le Front National. "Il doit être pris par la peau du cou et reconduit à la frontière sans autre forme de procès." Le lendemain, c'était au tour de Georges Marchais, un second couteau du Parti communiste français qui n'en était pas encore le célèbre secrétaire général, de prendre la plume contre cette révolte étudiante. Il signait l'éditorial de L'Humanité, le quotidien du Parti, pour fustiger ces "groupes folkloriques" de gauchistes agités, ces "faux révolutionnaires" sacrilèges, dépourvus de tout respect envers Moscou autant que de révérence à la bonne vieille discipline stalinienne. Et en particulier leur leader très agaçant, "l'anarchiste allemand Cohn-Bendit".
Comment être juif sans l'être vraiment
En deux jours, un étudiant de Nanterre né en France, Daniel Cohn-Bendit, se retrouvait ainsi assigné à une identité allemande, étrangère, juive. Juif explicite pour l'un, juif sous-entendu pour l'autre. Suspect pour l'un comme pour l'autre d'appartenir au "parti de l'étranger", selon la formule en vigueur, alors même que le ministère français de l'intérieur avait fait savoir que le jeune perturbateur était "indésirable en France" et qu'il se ferait refouler aux postes-frontière. Le 22 mai 1968, un cortège d'étudiants ni juifs ni allemands se mettait en marche de la Place Saint-Michel au Palais Bourbon contre l'expulsion de Daniel Cohn-Bendit, en se réappropriant cette identité qui lui était renvoyée comme une insulte, tout en déployant l'inventivité des formules dont regorgeait ce mois de Mai : "Nous sommes tous des étrangers", "Nous sommes tous indésirables", "Nous sommes tous des Juifs et des Allemands", "Nous sommes tous des Juifs allemands".
Il a fallu un certain temps à l'intéressé pour mesurer à quel point il était concerné, lui qui a longtemps ignoré qu'il était juif - sinon de manière "sartrienne" : quand les antisémites le lui rappelaient. Celui qui fut brièvement "Dany le rouge" (le temps d'un printemps en 1968), très longtemps Dany le vert (adjoint au maire Vert de Francfort, puis député Vert au Parlement européen pendant vingt ans), est en train de se demander à 75 ans s'il n'est pas aussi, ou surtout, Dany le juif.
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Peut-on ne pas être juif quand on l'est par naissance ? Ou comment être juif sans l'être vraiment tout en ignorant qu'on l'est au plus profond de soi-même ? Ce sont les questions que se pose Dany Cohn-Bendit dans le documentaire intime qu'il a écrit pour France 5, réalisé par son beau-fils Niko Apel. Il est allé jusqu'en Israël confronter son identité de juif de la diaspora à celle de juifs israéliens, lui l'Européen franco-allemand diasporique dans l'âme, étranger partout et nulle part, qui ne s'identifie à aucune nation. Lui qui est né le 8 mai 1945 à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne où s'étaient cachés pendant la guerre son frère et leurs parents allemands, militants d'extrême-gauche anti-nazis, est allé chercher jusqu'en Israël ce qu'il pouvait avoir en commun avec ce pays si chargé, où sa mère l'avait envoyé dans un kibboutz à 17 ans et auquel son père ne s'intéressait pas, construit sur une religion dont la famille n'avait que faire. Lui, le non-circoncis qui se revendique "asioniste" - ni sioniste, ni antisioniste -, tente de comprendre.
Cerner les raisons de son enracinement
A Paris, il retrouve une copine de Nanterre devenue chanteuse yiddish "par culpabilité d'être là". À Moissac, où son frère a passé la guerre sous un faux nom, il s'engueule avec lui, qui ne veut pas entendre parler d'identité juive. En Israël, il écoute une religieuse orthodoxe venue s'installer dans une colonie illégale, une autre qui lui reproche son "égoïsme" de s'être marié à une femme goy au lieu de penser à la perpétuation du peuple juif. Il rencontre des réfugiés israéliens, juifs et non juifs, traités avec peu d'humanité par un peuple oublieux des souffrances qu'il a subies. Il fait parler des mères d'enfants tués au combat, une Israélienne et une Palestinienne, unies par l'absurdité d'une guerre sans fin et sans solution. A Masada et sur la place Rabin, il discute avec son compère Ofer Bronstein, l'homme de la paix aux trois passeports -français, israélien et palestinien - qui guide les rencontres du film et pleure le pays qu'il ne reconnaît plus. Quant à lui, Dany Cohn-Bendit, il repart de là sans bien cerner la raison de son enracinement : ni religieux, ni culturel, alors quoi ? Peut-être tout simplement en répondant à sa question par une autre question, fidèle ainsi au judaïsme qui ne cesse d'en poser.
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"Déclaration d'intérêt", comme disent les anglo-saxons : j'ai accompagné l'équipe du film pour le tournage du film en Israël. J'ai rencontré Dany Cohn-Bendit quand il était député au Parlement européen, et nous sommes ensuite devenu amis. Au Parlement de Strasbourg, j'avais d'ailleurs assisté à une scène étrange dont j'ignorais qu'elle racontait déjà un moment de sa judéité.
C'était en 2008, lors d'une session plénière du Parlement, pendant la présidence française de l'Union européenne. Nicolas Sarkozy était président de la République et il avait pris sa place, en bas à droite de l'hémicycle. Face à lui, les membres de la Commission. Au milieu, sur le perchoir et face aux députés, le Président du Parlement et son équipe. Ça gigote, ça s'installe, ça bavarde. Je les observe depuis les tribunes de la presse, tout en haut. Je suis étonnée que Dany Cohn-Bendit, ennemi déclaré de Nicolas Sarkozy, quitte sa place en direction des membres de la délégation française - Président, ministres, ambassadeurs, sherpas. Je le vois qui s'attarde longuement avec le conseiller diplomatique de l'Elysée, très distingué Jean-David Lévitte, nettement plus encravaté que lui. Ils discutent. Ça dure, ça rigole. Je me demande : mais qu'est-ce que ces deux-là peuvent bien avoir à se raconter ?
Est-ce que c'est une identité commune ?
Des années plus tard, Jean-David Lévitte m'a donné l'explication. Pendant la guerre, son père et son oncle avaient participé à la création d'un réseau pour récupérer les enfants juifs qui se retrouvaient sans parents. Il fallait trouver un lieu en zone libre et ils avaient jeté leur dévolu sur Moissac, une petite ville du Tarn-et-Garonne. Entre 1939 et 1942, environ 500 enfants juifs étaient admis dans les écoles de Moissac et recevaient une éducation juive dans "le moulin", une structure au bord du fleuve. Protégés par la population, autorisés à vivre leur judaïsme au grand jour. Après l'occupation de la zone sud, en 1942, les 500 enfants ont été répartis dans toutes les familles de Moissac et des campagnes environnantes. Aucun n'a été trahi. Les parents Cohn-Bendit, clandestins à Montauban, s'activaient avec les parents Lévitte pour cacher les enfants de Moissac. Gaby, le frère de Dany, était l'un de ces enfants.
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Dany Cohn-Bendit et Jean-David Lévitte ont mis du temps à se retrouver. Etudiants, le premier était anarchiste et le second, maoïste. Adultes, l'un était écologiste et l'autre, gaulliste. "Nous ne nous sommes jamais fréquentés, nous avons toujours été dans des camps opposés, raconte Lévitte. Mais nous partageons les mêmes convictions européennes. Et puis nous sommes, par nos parents, des anciens de Moissac. Chaque fois que nous nous nous voyons, nous célébrons cette intimité liée. Est-ce que c'est une identité commune ? Je ne sais pas." Voilà une autre question en réponse aux questions de Dany, le juif allemand.
"Nous sommes tous juifs allemands". Un film écrit par Dany Cohn-Bendit et réalisé par Nico Appel. Diffusion dimanche 7 juin à 23h, sur France 5.
