"C'est une manifestation pour la République". Voilà les mots employés par Gérald Darmanin pour définir la manifestation organisée ce mercredi en début après-midi devant l'Assemblée nationale, à l'appel des syndicats de police. Le ministre de l'Intérieur a annoncé lundi qu'il sera présent à ce rassemblement où les "citoyens "sont également appelés à venir "soutenir" les forces de l'ordre, comme l'ont indiqué les syndicats de police. "Je vais leur dire à la fois mon soutien et ma présence et leur dire que nous sommes tous dans le même bateau pour lutter contre l'insécurité", a-t-il ajouté, estimant que "la colère des policiers est légitime".

Les syndicats ont décidé d'organiser ce rassemblement après le meurtre d'Eric Masson, tué sur un point de deal à Avignon le 5 mai. Un drame qui a ébranlé la police, déjà marquée par l'assassinat le 23 avril de Stéphanie Monfermé, agente administrative au commissariat de Rambouillet (Yvelines), par un Tunisien qui se serait radicalisé. Depuis, l'émotion n'est pas retombée dans les rangs.

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Selon les responsables syndicaux, beaucoup de policiers "en colère" et "écoeurés" voient dans la mort du brigadier lors de cette banale intervention un symbole des violences répétées à leur encontre qui nécessitent une "réponse pénale" plus ferme. "Tous les soirs des policiers sont pris dans des guet-apens ou victimes de jets de projectiles", assure Grégory Joron d'Unité SGP-FO, pour qui la justice "n'utilise pas les bons outils", en "décriminalisant" certaines infractions comme les guet-apens, pour lesquels les peines encourues sont pourtant importantes.

"Le noeud gordien, c'est l'application des peines existantes"

Après Avignon, le gouvernement a rapidement donné des gages aux syndicats de police, reçus le 10 mai à Matignon, et qui, fait rare, se sont constitués en intersyndicale après le meurtre du policier Eric Masson à Avignon. Le Premier ministre Jean Castex s'est engagé à la suppression du simple rappel à la loi, remplacé par une amende ou des travaux d'intérêt général, à la création d'un délit spécifique en cas de violences contre policiers et gendarmes et à une punition plus sévère en cas de refus d'obtempérer. Il s'est surtout engagé à étendre à trente ans la période de sûreté pour les personnes condamnées à perpétuité pour un crime contre un policier ou un gendarme. Et à limiter strictement les possibilités de réduction des peines pour ceux qui s'attaquent aux forces de l'ordre. "L'automaticité des remises de peines est absurde. Aujourd'hui, on a quelqu'un qui prend huit mois et qui sait que, quoi qu'il en soit, il n'en fera que quatre", s'insurgeait le 10 mai dernier Thierry Clair, secrétaire général du syndicat de police UNSA, auprès de Libération.

Mais les syndicats déplorent que leur "revendication la plus importante", "la mise en oeuvre de peines minimales pour les agresseurs des forces de l'ordre", n'ait pas été "prise en compte". Le 12 mai, dans un communiqué, l'intersyndicale de la police nationale appelait ainsi à "changer de logiciel" et instaurer des "peines minimales pour les agresseurs de forces de l'ordre". Pour Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance, les peines minimales - aussi appelées peines planchers - sont "la seule solution pour arrêter l'impunité et l'insécurité". Frédéric Lagache, délégué général du syndicat Alliance, ne disait pas autre chose auprès de Libération: "La plupart des sanctions prononcées par les magistrats ne sont pas appliquées dans les faits, on se retrouve face à des délinquants qui se sentent dans l'impunité totale."

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"Le noeud gordien, ce n'est pas l'augmentation du quantum de la peine, mais l'application des peines existantes, notamment pour tout ce qui est en bas du spectre, c'est-à-dire les agressions du quotidien", estime aussi Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie Officiers. "C'est là où le sentiment d'impunité se crée et se nourrit", selon le syndicaliste.

Une demande non-retenue par l'exécutif, qui "anticipe peut-être la difficulté" d'adoption d'une mesure "constitutionnellement bancale et qui n'aura pas d'effets", selon Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Il rappelle que les peines planchers, mises en place sous Nicolas Sarkozy et abrogées sous son successeur François Hollande en 2014, avaient été "relativement peu mises en oeuvre", les juges pouvant y déroger.

Le thème de la réponse pénale est en tout cas le cheval de bataille des syndicats de police. Comme le rappelle La Croix, c'est sous cette pression, déjà, qu'UNSA et Alliance avaient obtenu début 2021 l'ajout de ce sujet à l'ordre du jour du "Beauvau de la sécurité". Les deux syndicats avaient initialement annoncé qu'ils n'y participeraient pas, avant d'être rattrapés par le ministre de l'Intérieur, qui a accepté leurs conditions.

RN, LR, PS, PC... des élus de tous bords présents à la manifestation

Si les syndicats de police demandent plus de sévérité pour les "agresseurs des forces de l'ordre", c'est qu'en 2019, 11 217 policiers et gendarmes ont été blessés en mission contre 9961 en 2017, selon le ministère de l'Intérieur. Des chiffres qui ne détaillent pas le nombre de blessures causées par une agression ou par un accident et qui courent sur la période des manifestations "gilets jaunes". En 2020, année considérée comme particulière en raison des confinements, 8719 policiers ont été blessés en mission.

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Alors que la sécurité est devenue un thème de campagne à quelques semaines des élections régionales et à un an de la présidentielle, un large spectre d'élus devrait être présent à la manifestation, ce mercredi, des Républicains au Rassemblement national, en passant par le Parti socialiste et le Parti Communiste (PCF). Mais sans les Insoumis.

A la veille des élections, l'exécutif est conscient qu'il doit donner des gages. "On est dans une période électorale, avec les régionales et les échéances de 2022, le gouvernement ne peut pas se permettre d'apparaître comme peu crédible sur le plan sécuritaire", décrypte Mathieu Zagrodzki auprès de La Croix.