Une France entrée en hibernation, qui a vu ses repères brouillés, avant de se mettre à rêver de maison avec jardin, de piscine et de cocooning dans son "sweet home".... Directeur du département Opinion et stratégies d'entreprise à l'Ifop et auteur de L'Archipel français (Seuil), Jérôme Fourquet a trouvé la boîte noire des aspirations de la société française : Leboncoin.com. Avec 28 millions de visiteurs uniques chaque mois, 800 000 annonces postées chaque jour et des produits très divers échangés, la plateforme offre pléthore de données pour "prendre le pouls du pays". Dans une note intitulée "Leboncoin, reflet de la société française", le sondeur analyse grâce à ces datas les différentes phases que nous avons traversées collectivement durant cette crise du Covid-19.

D'abord, il y a eu une chute de l'activité à partir du 9 mars, correspondant à l'interdiction de rassemblements de plus de 1000 personnes en France, et à l'aggravation sanitaire en Italie. Comme le note Jérôme Fourquet, "la phase de décrochage a été enclenchée avant l'allocution du président de la République le 12 mars, allocution qui a ensuite amplifié le phénomène". Fin sismographe du moral des Français, Leboncoin a ainsi enregistré de manière précoce ce changement dans l'état d'esprit de nos concitoyens. Après l'entrée en vigueur du confinement, l'audience du site est restée à son plus bas jusqu'aux premiers jours d'avril. L'annonce d'Emmanuel Macron le 13 avril selon laquelle le confinement prendrait fin le 11 mai a regonflé le moral des Français, en laissant entrevoir une sortie du tunnel. Le 18 avril, l'audience sur Leboncoin avait retrouvé le niveau de 2019 à la même période.

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Cette période a aussi marqué un brouillage des repères. "Pratique du télétravail ou mise au chômage partiel pour les parents, école à la maison pour les enfants, les rythmes et les horaires scandant la vie quotidienne ont été singulièrement transformés dans de nombreuses familles. Ici aussi, notre sismographe sociologique a enregistré ces évolutions. Durant le confinement, les Français se sont connectés en moyenne une demi-heure plus tard qu'en temps normal sur Leboncoin (à 8h21 contre 7h50 avant le confinement)", remarque Jérôme Fourquet. Majoritairement reclus, les Français se sont levés plus tard, mais ont aussi changé leurs habitudes hebdomadaires, avec des ruptures bien moins nettes entre la fin du week-end et le redémarrage de la semaine.

Francilien cherche à se mettre au vert

Après une chute spectaculaire pour la location et l'achat de logements à partir de la mi-mars, les recherches ont repris du poil de la bête, à commencer par celles pour les locations de maisons. "Les Français semblent rechercher davantage que l'année dernière des logements situés dans des communes rurales ou dans des petites villes. Cette tendance est notamment assez appuyée en Ile-de-France. Les requêtes des Franciliens sur le marché de l'achat d'un bien ont ainsi augmenté par rapport à l'année dernière de 65% sur la Bourgogne et de 22% sur le Centre-Val-de-Loire, régions relativement proches de la capitale mais offrant un cadre de vie plus propice en cas de nouveau confinement."

"L'avenir dira s'il s'agit d'achat de résidences secondaires (pour disposer d'un 'point de repli' ou d'un lieu pour se 'mettre au vert' le week-end et durant les vacances) ou de résidences principales avec à la clé un départ de l'Ile-de-France dans un contexte de développement du télétravail. De la même manière, nos concitoyens prospectent dans un rayon volontairement plus élargi que l'année dernière. Le poids des contacts pour des appartements situés entre 50 et 100 kilomètres du domicile actuel a ainsi par exemple augmenté de près de 20% par rapport à l'année dernière à la même période", analyse Jérôme Fourquet.

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Les recherches pour des "maisons avec jardin", "maison de campagne", "maison avec terrain", "maison au bord de mer", "maison de campagne" sont non seulement revenues au niveau du début du confinement, mais depuis un mois, elles atteignent des pointes à +40%, voire +60% par rapport à l'année dernière à la même époque.

Evolution sur Leboncoin des recherches avec pour mots clés "maison avec jardin", "maison bord de mer", "maison de campagne", "maison avec terrain", "maison individuelle", "maison bourgeoise", "maison ancienne", "maison atypique"

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© / Leboncoin / Data Citron

Les recherches pour l'univers du jardin ("fauteuil de jardin", "chaise de jardin") ont-elles aussi connu un pic de +100% par rapport à l'année dernière, comme si, selon Jérôme Fourquet, la sortie du confinement "résonnait comme un appel à pouvoir profiter du grand air... mais dans un environnement protégé et maîtrisé, peur de la contamination oblige". Ce repli sur soi correspond sans doute à une tendance sociétale plus profonde que la seule réaction face au Covid-19, avec des Français qui aspirent à une bulle protectrice pour eux et leur famille. Et les piscines sont visiblement un élément très recherché pour agrémenter cette bulle :

Evolution  sur Leboncoin des recherches avec comme mots clés "piscine", "robot piscine", "piscine hors sol", "maison avec piscine", "piscine bois"...

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© / Leboncoin/ Data Citron

Autre indice de cette vogue du cocooning, les requêtes dans la rubrique "ameublement" afin d'améliorer l'aménagement de son chez-soi affichent depuis le début du mois de mai une hausse de 20 à 40%.

Vélo : +30% ; voiture : -30%

Les modes de déplacement connaissent eux aussi des mutations qui seront peut-être durables. Pour les deux premières semaines du mois de mai, les recherches pour les vélos sont en augmentation de +30% par rapport à la même époque en 2019.

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Evolution des recherches sur Leboncoin pour des vélos

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© / Leboncoin / Data Citron

Parallèlement, celles pour voiture ont baissé de -30%. Pour Jérôme Fourquet, "l'engouement pour le vélo est le plus fort dans les villes moyennes et grandes de province et plus modéré dans les communes rurales et les petites villes ainsi que dans l'agglomération parisienne. On peut faire l'hypothèse que la grille de lecture écologique de la crise du Covid-19 a été largement validée par toute une partie de la population, résidant notamment dans les zones urbaines de province."

"L'adoption de comportements plus écologiques comme par exemple le déplacement à vélo est de surcroît relativement plus faisable dans ce type d'environnement qu'en zone rurale ou dans les petites villes où la dépendance à la voiture demeure encore bien souvent la règle. Si par ailleurs, la hausse du nombre de requêtes pour l'achat de vélos est un peu inférieure à Paris à ce qu'on observe dans les zones urbaines de province c'est peut-être en partie car la population parisienne et de proche banlieue était préalablement déjà mieux équipée en vélos." Et c'est dans l'agglomération parisienne que la baisse du nombre de requêtes pour l'achat d'une voiture est la plus forte. Voilà qui devrait réjouir la maire de Paris Anne Hidalgo.