Les cloches ne sonneront plus à Ginasservis. Le 19 juillet, ce village du Var de 1 700 âmes s'est réveillé avec un trou béant dans le coeur et sous les clochers de ses deux chapelles. Pendant la nuit, des pillards ont sévi. Ils ont décroché les deux éléments en bronze, pourtant énormes, tels de vulgaires fruits mûrs. "Je suis écoeuré, comme tout le monde ici", s'émeut le maire, Hervé Philibert. Comment ont-ils dérobé ces objets situés en hauteur et pesant si lourd, 80 kg et 53 kg ? Comment se sont-ils enfuis sans être vus ? "On n'a aucune idée de la manière dont ils s'y sont pris", confesse un officier de gendarmerie. L'édile confirme : "Ça a été réalisé très proprement, du travail de pro."

Assurément, ce forfait est l'un des plus mystérieux de la série d'actes de malveillance qui frappent les églises en France depuis des années. Et qui continuent, en 2019, de se multiplier comme des petits pains. A Vendôme (Loir-et-Cher), un tabernacle a été volé dans l'église de la Madeleine. A Nîmes (Gard), les murs de Notre-Dame-des-Enfants ont été tapissés d'excréments... Rien qu'en 2018, le ministère de l'Intérieur - chargé des cultes - a recensé 881 édifices chrétiens vandalisés, un chiffre en forte hausse depuis dix ans. Face à ces atteintes, le clergé catholique demeure le plus souvent muet, de façon à ne pas créer d'effet de contagion. Tout juste si le porte-parole de la Conférence épiscopale a réagi sur Twitter : "Des églises incendiées, profanées, saccagées. Nous ne pourrons jamais nous habituer à ce que ces lieux de paix soient la proie de violences."

Concurrence victimaire

Ces cas de vandalisme se sont malgré tout ébruités au-delà des seuls diocèses. Fin juin, depuis les travées de l'Assemblée nationale, la députée Les Républicains (LR) Valérie Boyer a dénoncé une "épidémie". Laurent Wauquiez, alors président de LR, risqua, lui, le mot "omerta", mi-mars, lorsque la porte de l'église Saint-Sulpice, à Paris, fut dévorée par un incendie - après une querelle entre SDF, apprit-on par la suite. Il accusa les médias de passer ces déprédations "antichrétiennes" sous silence.

"Quand une synagogue ou un lieu de culte musulman est la cible, cela fait la Une des journaux", s'exclame Bernard Carayon, maire LR de Lavaur (Tarn), où, en février, un feu a carbonisé l'autel de la cathédrale Saint-Alain. De l'aveu du curé, une bêtise de jeunes qui a dérapé... "Sauf qu'ils s'en sont pris à une cathédrale, pas à des toilettes publiques, rétorque le maire. C'est de la christianophobie. Il faut appeler les choses par leur nom si on veut traiter le problème."

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Les esprits s'échauffent. "C'est un sujet explosif", murmure-t-on Place Beauvau. Le baromètre des actes haineux publié par le ministère de l'Intérieur est l'un des dossiers les plus brûlants de l'année. En 2019, il a comptabilisé 1 063 "actes antichrétiens" sur le sol français - contre 541 antijuifs et 100 antimusulmans. Un chiffre stable si on le compare à ceux des dernières années (1 038 en 2017), mais en hausse de 220 % par rapport à 2008 : "90 % des lieux de culte ou des cimetières profanés sont chrétiens, seuls 10 % sont israélites ou musulmans", tonne Bernard Carayon. A ses yeux, "tout le monde s'en fout", en raison de "tabous" en France, mais aussi d'une Eglise "sur la défensive" après les scandales sur la pédophilie de ses clercs.

Peu de revendications

Pour les dénoncer, voire en faire leur miel, des sites Internet dédiés sont apparus sur la Toile, comme l'Observatoire de la christianophobie. Créé dès 2010, il guette et répertorie chaque frémissement "christianophobe" en France, de la statue déboulonnée à la poignée de gravier bouchant la serrure d'une chapelle. Travail de bénédictin, qui entretient pourtant une certaine confusion entre les faits antireligieux, opportunistes ou juste accidentels. "C'est un peu fourre-tout", reconnaît son président, Daniel Hamiche.

Du tag à l'incendie, ces méfaits seraient ainsi au nombre de trois par jour. Mais que recouvrent-ils ? "On différencie deux phénomènes, explique-t-on Place Beauvau : les actions violentes, et les menaces ou intimidations. La méthodologie pour comprendre s'il s'agit ou non d'un fait antireligieux est la même pour chaque religion". Sur la base des plaintes et des mains courantes, mais aussi des signalements d'associations cultuelles, le renseignement territorial (SCRT) établit le décompte.

La particularité de ces actes antichrétiens ? Ils constituent "en très grosse majorité" des atteintes aux biens, selon une source proche du dossier. Vols et dégradations représentent 997 cas sur les 1 063 répertoriés. Les 66 restants correspondent à des menaces ou à des intimidations. Et si des tags négationnistes sur une tombe israélite à Champagne-au-Mont-d'Or (Rhône) ou le dépôt d'une tête de cochon et de sang animal devant une mosquée en construction à Bergerac (Dordogne) sont dépourvus d'ambiguïté, il est plus rare de débusquer de l'idéologie derrière les détériorations visant les cultes catholique et protestant. "A part quelques cas de satanisme ou d'individus qui vont crier 'Allahou akbar', il s'agit beaucoup de vandalisme sans caractère antireligieux", concède une source ministérielle. Tant et si bien que des prêtres eux-mêmes mettent en garde de ne pas y voir systématiquement une intention antichrétienne.

Pillards, mineurs et troubles psychiatriques

Sacrilèges du point de vue des croyants, ces méfaits renvoient en effet à des intentions assez variées. Fin juin à Bourg-Achard (Eure), les flammes croquent deux fois en quatre jours l'église Saint-Lô. Vite maîtrisés, "ces incendies ne sont pas tombés du ciel", s'exclame Jean-Marc Le Cam, le curé : croix du Christ renversée, cierges ordonnés d'une curieuse façon sur la nappe de l'autel... les gendarmes de Routot crurent d'abord à un rituel macabre, jusqu'à ce qu'un garçon de 17 ans avoue sa faute. "Son acte est irréfléchi, sans lien avec une quelconque mouvance satanique, gothique ou autre", tranche le lieutenant-colonel Turmet, commandant de la compagnie de gendarmerie de Pont-Audemer. "Le simulacre avec les cierges est sorti de son esprit 'artistique'." Quant au second incendie, il serait accidentel, le fait de pèlerins étourdis.

Selon un rapport parlementaire de 2011, les adolescents représentent ainsi 63 % des suspects. Même constat en 2019 : des lycéens ont tordu le bras d'un christ à Lavaur, des enfants auraient dessiné des tags sataniques à l'église de Reichstett (Bas-Rhin)... La sociologie des profanateurs, d'année en année, se ressemble. "Lorsque des adultes sont en cause, les actes sont généralement plus graves (ouverture de tombes, excréments sur les sépultures), mais il s'agit bien souvent de personnes souffrant de troubles psychiatriques sérieux", soulignait le député Claude Bodin, auteur du rapport.

Début juillet, une personne en rupture de soins psychiatriques commet des dégâts dans une chapelle à Cambrai (Nord). Une statue de Jeanne d'Arc et une de saint Antoine de Padoue finissent pulvérisées au sol. Face aux policiers, cette femme de 57 ans, SDF, n'avait aucun souvenir de ce saccage. "Il n'y a aucune revendication. Et vu son alcoolémie, il est peu probable que le caractère religieux de l'édifice lui soit apparu..." soupire Rémi Schwartz, procureur de la République. Les psychiatres l'ont déclarée pénalement irresponsable, l'affaire a été classée sans suite. Pour sa part, Daniel Hamiche, de l'Observatoire de la christianophobie, estime que le contingent des vandales est certes composé "d'imbéciles, de malades mentaux, mais aussi d'antichrétiens primaires."

Restes humains

Avec 42 258 églises et chapelles - contre 2 368 mosquées et 500 synagogues -, l'Eglise est, pour ainsi dire, à portée de main, à portée d'hérésie. "De tels actes peuvent survenir dans une société sécularisée, qui a pris ses distances avec la tradition chrétienne. Les gens y perdent le sens du sacré", relève Marc Leboucher, éditeur dans le monde religieux, qui a coécrit avec l'historien René Rémond un ouvrage de référence sur le sujet, Le Christianisme en accusation (2001). Pour autant, dans une France laïcisée, "on ne peut pas dire que les chrétiens soient persécutés : ils ne sont pas victimes au quotidien d'hostilités, on n'insulte pas des élèves qui sortent d'une école catholique". L'antichristianisme, argue-t-il, est surtout "intellectuel", même si la religion chrétienne souffre d'une "culture du mépris".

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Egalement en hausse, les vols, au nombre de 139 en 2018, tiennent une place à part dans cette comptabilité... en cela qu'ils sont guidés par la cupidité. Et pour cause, les objets ecclésiaux ont tout pour appâter les malfrats. "Calices et ostensoirs sont en métaux précieux. Comme le cours de ces métaux augmente, incontestablement les objets du culte gagnent aussi en valeur", souligne Jean-Marc Franc, spécialiste d'art sacré en Occitanie, qui, depuis quinze ans, voit les prix décoller.

"Les reliques sont aussi prisées. Puisque le droit français interdit de vendre des restes humains [certaines reliques en contiennent, NDLR] cela attise les vols. Des collectionneurs sont prêts à payer." Ces antiquités se revendent en douce. En avril, un cambrioleur d'églises en série a été arrêté lors d'un contrôle routier dans l'Aisne. Dans le coffre de la voiture de cet homme de 37 ans, qui écoulait son butin auprès d'antiquaires, les motards de la gendarmerie dénichent quelque 70 statuettes, clochettes, ciboires... touts subtilisés en Bretagne. Une profanation qui aurait pu lui rapporter entre 6 000 et 20 000 euros, mais qu'il n'emportera pas au paradis.