Coup de pression pour les athlètes français. Lors d'une réception donnée lundi soir à L'Élysée pour "célébrer" les médaillés olympiques des JO de Tokyo 2021, Emmanuel Macron n'a pas hésité à fixer des objectifs bien plus ambitieux pour 2024, année où les Jeux auront lieu "à la maison", à Paris. Alors que l'équipe de France a remporté 33 médailles olympiques au Japon cet été - contre 42 à Rio en 2016 -, le chef de l'État s'est voulu ferme, indiquant que "le bilan n'est pas tout à fait celui [qu'il] attendait".

En 2024, les sportifs français devront ainsi faire "beaucoup plus", a-t-il insisté, évoquant l'objectif d'intégrer le "top 5" du classement olympique. Emmanuel Macron a par ailleurs ajouté que l'État ne ferait pas défaut pour soutenir les sportifs français, rappelant que les efforts seront concentrés sur "les disciplines à fort potentiel". "Le succès des Jeux, ce sera le succès de nos sportifs, car ça marche comme ça", a-t-il martelé, avant de décorer les athlètes présents de la Légion d'honneur ou de l'Ordre national du mérite.

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Un discours "étonnant" sur le fond et sur la forme, juge l'ancien ministre des Sports et sénateur (PS) du Nord Patrick Kanner. "Quand on veut gagner des médailles aux JO, il faut s'en donner les moyens", estime-t-il. "Et ne pas se délester de ses responsabilités en montrant du doigt les sportifs comme seuls coupables des résultats médiocres des JO de Tokyo". Interview.

L'EXPRESS. Comment interpréter selon vous le discours d'Emmanuel Macron aux sportifs médaillés de Tokyo lundi soir ?

Patrick Kanner. Je pense qu'il y a à la fois une forme de lucidité et un certain déni dans ce discours. Sur la forme, d'abord, je pense que reprocher aux athlètes médaillés le manque de victoires de leurs confrères et consoeurs non-médaillés était une méthode un peu curieuse. Sur le fond, ensuite, il faut bien avouer que le bilan des JO de Tokyo est assez médiocre. Mais comment demander aux sportifs de l'améliorer en 2024, quand on voit que, depuis quatre ans, rien n'a été fait pour se donner les moyens de briller ? C'est un discours à double tranchant : Emmanuel Macron réalise bien que les résultats de Tokyo sont insuffisants, mais n'en tire pas les conséquences sur la politique menée par son gouvernement dans le secteur du sport. La vérité, c'est que le soft power et le prestige que représente l'organisation des Jeux olympiques en France auraient nécessité des moyens exceptionnels que ni Laura Flessel, ni Roxana Maracineanu n'ont obtenus.

Quelles mesures faut-il mettre en place pour assurer l'excellence française en 2024 ?

Avant d'en venir au traitement, il faut d'abord établir un vrai diagnostic. L'idéal serait de faire un état général du sport français : combien d'investissements ont manqué, quelles sont les priorités du secteur, comment viser le "top 5" ? Quand on sait que notre pays va accueillir une compétition aussi prestigieuse que les Jeux olympiques, il faut d'abord dégager des moyens extraordinaires, et cela n'a pas été le cas jusqu'à présent - à commencer par le démantèlement du ministère des Sports, avec la création de l'Agence nationale du sport en 2019, actée par le gouvernement. Cet exemple est une bonne illustration de l'absence de projet politique pour le secteur : quand on vise l'excellence, pourquoi placer le ministère des Sports sous la tutelle du ministère de l'Éducation nationale ? Quel est le signe envoyé aux professionnels, à trois ans des Jeux olympiques de Paris ?

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Ensuite, il faut investir massivement. Dans le sport amateur, dans les clubs locaux, dans la formation, dans les équipements, dans le sport universitaire, afin de se donner les moyens de découvrir les futurs champions olympiques, puis de les entraîner. En ce sens, l'État a sa part de responsabilité. Ces dernières années, des centaines d'emplois aidés ont par exemple disparu dans le secteur, et avec eux la découverte de jeunes pépites dans un club local ou dans l'équipe du quartier du coin. Il faut absolument conforter l'appareil d'État, car rien ne peut se faire sans le soutien des élus locaux, en particulier des présidents de régions, devenus gestionnaires des Centres de ressources, d'expertise et de performance sportives [CREPS] depuis 2016.

Enfin, il faut évidemment compter sur les moyens humains, par la formation notamment des éducateurs, entraîneurs et conseillers sportifs : cela nécessite des investissements importants, en déployant par exemple des formateurs de haut niveau auprès de tous les clubs, et en leur offrant des conditions de travail acceptables et attractives.

Pour 2024, que pensez-vous de la stratégie évoquée par Emmanuel Macron de se concentrer sur "les disciplines à fort potentiel" de médailles ?

Il existe effectivement des disciplines où la France a toujours brillé, comme l'athlétisme, la lutte, la boxe... Mais il y a un fossé entre le discours et la réalité, avec, encore une fois, un manque d'investissement. Il faut faire un point avec les présidents de Fédérations, voir où accentuer les efforts pour ne pas finir au milieu du classement dans ces sports.

Est-il encore temps d'inverser la tendance avant les JO de Paris ?

C'est une course contre la montre, mais cette prise de conscience est une bonne chose. Découvrir et former un champion olympique, ça ne se fait pas en un claquement de doigts. Les athlètes que nous avons actuellement sont capables de se mobiliser, ils ne demandent même que ça, mais ils doivent avoir en face un interlocuteur qui leur montre qu'ils sont la priorité. Et pour le moment, il y a eu une forme de laxisme sur le sujet. À situation exceptionnelle, il faut désormais donner des moyens exceptionnels, et faire du sport français une priorité nationale. À trois ans des JO, le temps est venu de réaliser de vrais efforts budgétaires pour favoriser l'excellence olympique.