"Choisir entre Le Pen et Macron, c'est choisir entre la peste et le choléra" ; "C'est blanc-bonnet et bonnet-blanc" ; "L'un ou l'autre, c'est pareil". Dans cet entre-deux-tours, les formules pour exprimer la lassitude provoquée par les deux têtes d'affiche de la présidentielle ne manquent pas. On ne voyait déjà pas en 2017 les grandes manifestations d'opposition au Front national qu'avait connues la France en 2002 ; on ne les croise pas davantage en 2022. Au contraire : la réédition de l'affiche du scrutin précédent a visiblement banalisé l'affrontement avec l'extrême droite. Les deux tiers des soutiens du troisième homme de cette présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, ont ainsi fait savoir qu'ils voteront blanc, nul ou s'abstiendront au second tour, d'après les résultats d'une consultation lancée le 13 avril sur le site melenchon2022.fr. Dans les universités, les blocages se sont multipliés à la suite du premier tour, à coups d'affiches "ni Macron, ni Le Pen". Cet effritement du front républicain n'est pas une surprise. En un quinquennat rythmé par les mouvements sociaux et la crise sanitaire, une équivalence fallacieuse s'est installée dans une partie de l'électorat, largement nourrie par certains intellectuels et membres de la classe politique - et, parfois, par l'exécutif lui-même. Anatomie d'une escalade.
Pour comprendre, il faut remonter à cinq ans en arrière. A l'époque, l'affiche du second tour vient d'être révélée : un homme politique quasi-inconnu il y a trois ans de cela, Emmanuel Macron, fait face à une figure bien connue de la classe politique et de l'extrême droite française, Marine Le Pen. Dès le départ, des intellectuels dénoncent cet affrontement. Pour des raisons de stratégie électorale, d'abord, comme dans le cas du sociologue proche de la gauche radicale Didier Eribon. Dans un entretien accordé un peu avant le premier tour au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, ce dernier déclare : "Voter Macron, c'est voter Le Pen". Pour ensuite développer : "Macron élu, son programme mis en oeuvre, cela signifierait le Front national à 40 % au premier tour dans cinq ans, par conséquent, d'un point de vue dynamique, voter Macron ce n'est pas faire barrage à Le Pen, c'est voter Le Pen." Par conséquent, "la responsabilité politique de choisir le moindre mal lors du second tour, si nécessaire contre ses propres convictions, et donc de faire barrage à Le Pen, doit apparemment être assumée par d'autres", remarquait le quotidien allemand. Deux ans plus tard, Didier Eribon confirme s'être abstenu au second tour dans l'émission Clique, sur Canal +.
"Il y a une dictature totale en France"
Il n'est pas le seul à l'avoir fait : déjà, en 2017, Emmanuel Todd renvoie aussi dos-à-dos les deux finalistes. "Voter Front national, c'est approuver la xénophobie. Voter Macron, c'est accepter la soumission [NDLR : à Bruxelles]. Moi, je ne peux pas choisir", déclarait l'intellectuel souverainiste Emmanuel Todd à la Tribune de Genève. Estimant que le premier est "à long terme" un "marchepied" pour la seconde, l'anthropologue résumait ainsi sa pensée : "Personnellement, je considère le lepénisme et le macronisme comme les deux faces d'une même médaille. On ne peut pas choisir le racisme de Marine Le Pen. Mais Emmanuel Macron, c'est la soumission aux banques, à l'Allemagne, à tout ce qui nous a conduits à la crise d'aujourd'hui." Devant deux scénarios qui l'horrifiaient aussi bien l'un que l'autre, Todd avait donc fait le choix de ne pas choisir.
L'argument de l'austérité économique, largement brandi par les intellectuels de gauche opposés à la politique du chef de l'Etat, a vite été secondé par la crainte d'une dérive autoritaire du quinquennat. La mise en scène de l'exécutif, présentant Emmanuel Macron dès le début de son mandat dans un exercice de pouvoir solitaire et vertical n'a fait que renforcer ces critiques. Ayant flairé là un point faible de l'exécutif, ses adversaires vont dès lors s'échiner à présenter le nouveau chef de l'Etat en monarque autoritaire. Moins d'un an après son élection, le 8 janvier 2018, un édito du journal communiste L'Humanité est titré : "Dicta-Macron : vivrions-nous dans une dictature qui tairait son nom ?" Un mois plus tard, la même question est posée de l'autre côté du spectre politique. Dans le cadre d'un cours donné à l'EM Lyon Business School, dont des extraits audio ont été diffusés notamment par l'émission Quotidien, Laurent Wauquiez, président (LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes, s'indigne du manque de répondant de la majorité face à l'exécutif. "Vous avez vu les guignols d'En Marche !? Ils sont tous avec le petit doigt sur la couture, ils doivent tous voter la même chose. Quand ils osent apporter la moindre dissonance, ils se font taper dessus avec une matraque. Il n'y a aucun équilibre des pouvoirs en France", explique-t-il à ses élèves ; avant de lâcher : "Donc il y a une dictature totale en France".
"Dictature molle" et "peste brune"
Comment faire barrage à l'extrême droite, quand un doute est permis sur l'attachement d'Emmanuel Macron à la démocratie ? Cette critique reviendra sans arrêt pendant le quinquennat, comme une petite musique devenant de plus en plus intense au fil des mois et des contestations. En avril 2018, une centaine d'étudiants bloque Sciences po et accuse le gouvernement de mener une "vaste entreprise néolibérale et raciste". Ils brandissent des bannières : "Les étudiants de Sciences po contre la dictature macronienne". Une critique ensuite reprise par Marine Le Pen en septembre 2018 : visée par la justice française dans l'affaire des assistants parlementaires présumés fictifs, la présidente du Rassemblement national dénonce, devant une flopée de militants, une "dictature molle" et des "persécutions" contre son parti.
La crise des gilets jaunes éclate en novembre en réaction à la hausse prévue des taxes sur les carburants. Peu à peu, les revendications s'élargissent, et le ressentiment à l'égard du pouvoir grandit. Dix jours après le début du mouvement, le ministre de l'Action et des Comptes publics Gérald Darmanin assimile les manifestants des Champs-Elysées à la "peste brune", et maintient ses propos malgré la polémique. "Quand certains s'attaquent physiquement à nos concitoyens, à des journalistes, à des policiers et gendarmes, à des parlementaires, ce sont des méthodes extrémistes qu'il faut condamner et pas excuser. Ils n'ont rien à voir avec les honnêtes gens qui manifestent. Le nier, c'est blesser la République", explique-t-il dans des tweets. Deux semaines plus tard, sur le plateau d'Arrêt sur images, Emmanuel Todd s'insurge : "Quand le gouvernement parle de la peste brune du Rassemblement national, il y a cette espèce d'a priori que l'extrême droite est une menace pour la démocratie, et que le gouvernement serait le défenseur de la démocratie. Ce n'est pas vrai. Macron n'incarne absolument pas la défense de la démocratie". Le démographe enchaîne, concluant par une provocation : "Peut-être que Macron est encore plus que le Rassemblement national une menace pour la démocratie."
Des candidats renvoyés dos à dos
A la faveur du tabou sur les violences policières subies par des manifestants gilets jaunes, d'autres figures émergent, critiquant de plus en plus violemment la "répression" du mouvement. Parmi eux, Juan Branco, avocat et figure des gilets jaunes. En janvier 2019, il sort un essai tapageur, Contre Macron. "Le macronisme est une nouvelle variante du fascisme", assure-t-il. Le même mois, l'économiste proche de la gauche de la gauche Frédéric Lordon accuse, sur son blog hébergé par Le Monde diplomatique, le pouvoir macronien de "s'engager dans des voix juridiques proto-totalitaires". Il affirme observer le "devenir néofasciste du macronisme". Quelques jours plus tard, c'est au tour d'un autre intellectuel de gauche, François Bégaudeau, d'avouer dans son essai Histoire de ta bêtise s'être abstenu en 2017, au nom... de sa détestation d'Emmanuel Macron : "Si les deux candidats sont renvoyés dos à dos en ce dimanche ensoleillé, c'est d'abord pour la raison que je les déteste autant l'un que l'autre. Par loyauté à mes fibres, je peux même confesser que je déteste davantage Macron. Macron et son monde". Avant d'ajouter : "Tu t'en serais voulu de participer à la victoire de Le Pen. Moi non. Totale sérénité. Sifflotement main dans les poches. Je ne me sens pas concerné".
Dans la rue, le ressentiment, nourri par les blessures des manifestants - parfois défigurés - et par les propos maladroits des membres du gouvernement, s'intensifie. Des revendications inédites apparaissent. La grogne des gilets jaunes s'accroît comme l'illustre bien un reportage de l'hebdomadaire chrétien La Vie : "Les messages de colère inscrits au dos des gilets sur les pancartes ont changé. L'habituel "Macron démission", cohabite avec des messages plus larges : "Démocratie bafouée, justice piétinée !" L'idée d'une démocratie de plus en plus friable s'installe peu à peu dans une partie de la population, notamment alimentée par la crainte d'une dérive sécuritaire symbolisée par le passage de textes comme la loi Sécurité globale.
L'opposition reprend sans complexe cette antienne. Réagissant à un entretien d'Emmanuel Macron dénonçant "les discours politiques extraordinairement coupables", martelant que la France est une "dictature", Ségolène Royal assure être "dans un régime autoritaire" au micro de BFM TV. "Moi, je ne parle pas de dictature, mais de régime autoritaire", affirme à son tour Jean-Luc Mélenchon, en janvier 2020. A l'époque, cette petite musique, jouée tout particulièrement à gauche, agit avant tout comme un argument politique : votez pour moi car je suis le seul qui rétablira la démocratie en France.
"Proto-fasciste"
En parallèle, certaines figures intellectuelles font de moins en moins dans la dentelle. Dans un long billet paru sur son site en janvier 2020, Michel Onfray signe "en 10 000 signes pourquoi nous sommes bel et bien entrés en dictature, n'en déplaise à Emmanuel Macron". Dénonçant la "politique de Maastricht" et la "propagande médiatique digne d'un IIIe Reich ou d'un Moscou bolchevique", le philosophe poursuit : "Cette propagande fait croire que Marine Le Pen est fasciste - encore un propos d'un impétrant au brevet des collèges... Cependant, toutefois, malgré tout, nonobstant, il faut tout faire pour que cette susnommée fasciste soit présente au second tour des présidentielles."
Promoteur infatigable de cette thèse, Emmanuel Todd assène en avril 2020 que "Macron n'est plus républicain" à la sortie de son livre Les luttes de classes en France au XXIe siècle. Il va plus loin qu'auparavant encore dans son parallèle entre les deux finalistes de 2017. "Je montre dans le livre que ces deux forces (frontisme et macronisme) ont beaucoup plus en commun qu'on ne l'imagine communément et que leur opposition est superficielle", explique-t-il au site Le Vent se lève, avant de verser à son tour dans des accusations de fascisme : "Sur le plan des concepts, Macron a percé en acceptant l'axiome de base du FN : l'UMPS. Ce deuxième point commun, pour qui connaît l'histoire de la démocratie représentative, nous place sur un terrain fascistoïde puisque le fascisme est le premier à avoir prétendu dépasser le clivage gauche-droite, et l'alternance qu'il permet... Enfin disons plutôt proto-fasciste." A cette époque, l'affirmation de l'équivalence entre Macron et Le Pen est devenue un classique de la bataille des idées à gauche. Il s'agira de rétablir les libertés publiques en 2022.
Une Marine Le Pen "trop molle"
Un autre événement va donner prise à ces rhétoriques. Dans un débat organisé en février 2021 sur France 2, Gérald Darmanin décrit à plusieurs reprises la présidente du Rassemblement national comme trop "molle", notamment concernant l'islamisme : "Madame Le Pen, dans sa stratégie de dédiabolisation, en vient quasiment à être dans la mollesse, je trouve." Une petite phrase embarrassante pour la majorité, rapidement prise en exemple par Frédéric Lordon dans un billet de blog publié en mai 2021. "Nos horizons temporels sont considérablement rétrécis par l'ampleur des périls. Pendant qu'en face se constitue un bloc fasciste. L'ensemble RN-LR-LREM est déjà soudé, écrit-il. Que les élections s'apprêtent à le déchirer ne change rien quant à l'essentiel : il ne fait idéologiquement plus qu'un - que dire quand Macron félicite Darmanin pour un débat où il a eu l'occasion de trouver Le Pen trop molle sur la "question de l'islam", c'est-à-dire, finalement, pas assez raciste ?"
Arrive la crise sanitaire, et avec elle, l'arrivée du vaccin contre le Covid-19. La mise en place du passe sanitaire, mal vécue par une partie de la population, agrège les mécontentements. Après plusieurs mois de confinement strict, une petite partie de l'opinion est mûre pour adhérer à la thèse d'un basculement autoritaire du régime. A Paris, en juillet, 110 000 personnes manifestent contre la "dictature sanitaire". Les têtes d'affiche du mouvement ne disent pas autre chose. Le chanteur Francis Lalanne réclame "la destitution du tyran Macron". L'avocat Fabrice Di Vizio estime que Macron a déclaré solennellement la guerre à la France". Florian Philippot assure que "nous sommes en dictature, nous sommes en tyrannie", n'hésitant pas à parler "d'apartheid entre vaccinés et non vaccinés". Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, assure que l'arrivée du passe sanitaire marque le "début d'un engrenage vers une dictature".
L'accusation aura pour ces têtes d'affiche une solution : le vote à l'extrême droite. Ici, terminé le "ni-ni" : au deuxième tour, ces antisystèmes ont ainsi souvent fait le choix de se rassembler derrière le "Tout sauf Macron", comme le note Le Journal du dimanche. Fabrice Di Vizio, Oliv Oliv, Richard Boutry, Idriss Aberkane, ou encore Francis Lalanne se sont tous déclarés en faveur d'un vote Le Pen. Avec, l'idée que Marine Le Pen ne serait pas pire que Macron, si ce n'est meilleure, comme l'a résumé Francis Lalanne : "Il faudrait absolument qu'on vote pour un dictateur pour éviter la dictatrice. Mais qu'est-ce qui vous dit que ça va être une dictatrice ?" Dans cette sphère, seul le gilet jaune Jérôme Rodrigues semble opter pour l'abstention : "Je vous le dis : ni l'un ni l'autre [...] Ceux qui disent "Macron, il a mutilé des gens, donc on vote Le Pen", dites-vous bien que Le Pen, elle va faire pareil !" Une équivalence presque déjà dépassée pour certains.
