Ils en rêvent. Avec l'émergence du mouvement des gilets jaunes, le 17 novembre 2018, certains ont même cru tenir enfin leur "grand soir" : une révolution "nationale" et populaire, qui mettrait à bas la République honnie. Un soulèvement qui renverserait le "système", à la main - au choix - des "voleurs", des "banquiers", des "juifs" et autres "coteries"... Depuis quatorze semaines, toute la galaxie des groupuscules d'ultradroite tente de surfer sur un mouvement social inédit pour distiller son idéologie, attiser la haine et manipuler les manifestants.
NEWSLETTER PODCASTS >> L'Express prend la parole ! Chaque semaine, recevez les nouveaux épisodes des podcasts de L'Express en vous inscrivant ici.
Des néonazis aux royalistes, des nationaux révolutionnaires aux néofascistes, quelque 2 000 à 3 000 militants et sympathisants provoquent les forces de l'ordre, tentent de s'attaquer aux lieux emblématiques de la République, ou déclenchent des combats de rue contre les militants antifas(cistes). "Nous sommes entrés dans une période révolutionnaire", se persuadait Yvan Benedetti, chef de L'Oeuvre française, pourtant dissoute le 19 janvier dernier, lors d'une réunion visant à rassembler plusieurs groupuscules.
Peine perdue : l'insurrection brune ne vient pas. Et l'union des familles de l'ultradroite reste une chimère. "Cette mouvance est en perpétuelle recomposition, depuis des décennies, au fil des divergences idéologiques, des querelles d'ego, des inimitiés personnelles et des règlements de comptes, explique le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de ces mouvements radicaux. Et cela d'autant plus qu'un même individu peut avoir plusieurs appartenances." Six courants principaux se distinguent aujourd'hui au sein de ce microcosme inquiétant. Revue d'effectifs.
Les néonazis, groupuscules les plus virulents
Une tendance marginale, avec quelques dizaines d'adeptes revendiquant l'imagerie et l'idéologie nazies. Des petites bandes de skinheads et de "boneheads" (tête d'os) se retrouvent occasionnellement autour de concerts de "national socialist black metal", genre musical ultraviolent et raciste. Les émanations françaises du réseau international Blood and Honour ("Sang et honneur", la devise des Jeunesses hitlériennes) et des Charlemagne Hammerskins (référence à la division SS Charlemagne) parviennent à attirer une centaine de spectateurs, dans le Midi ou dans l'Est. Des néonazis organisent et participent périodiquement à des compétitions de mixed martial arts (MMA), notamment dans la région lyonnaise. D'inspiration nazie, le site Internet Démocratie participative, bloqué en novembre dernier par décision de justice, est réapparu sur la Toile.

Yvan Benedetti (au centre), le directeur de "L'Oeuvre française, principal groupe néofasciste en France, dissous, mais toujours actif. A sa gauche, Pierre Sidos, figure historique de l'ultradroite (ici à Paris, en octobre 2013).
© / LIONEL BONAVENTURE / AFP
Les néofascistes, les plus visibles dans les manifs
Se réclamant de l'héritage de Pierre Sidos (92 ans) - lui-même fils d'un ancien responsable de la Milice, fusillé en 1946 pour faits de collaboration -, cette mouvance combine des références au fascisme, au pétainisme et véhicule un discours antisémite. Elle compterait entre 400 et 500 militants. Sa principale vitrine, L'Oeuvre française, a été dissoute en 2013, à la suite de la mort de Clément Méric, jeune militant d'extrême gauche, à Paris, lors d'une bagarre de rue impliquant deux ultras de droite. Yvan Benedetti, 53 ans, le directeur de L'Oeuvre, et quelques dizaines de ses fidèles, se sont montrés à plusieurs reprises dans les manifestations des gilets jaunes. Pour y scander leurs slogans antirépublicains, semer la confusion et provoquer des rixes. Hervé Ryssen, condamné pour antisémitisme et négationnisme, provoquait les journalistes de télévision présents... Le courant néofasciste diffuse sa propagande sur Internet et via deux publications, confidentielles : Militant et Jeune Nation.
Les nationalistes révolutionnaires, qui jouent la carte "sociale"
Cette tendance, qui se définit à la fois comme anticapitaliste et anticommuniste, était essentiellement représentée par le Groupe union défense (GUD), jusqu'à sa mise en sommeil en 2017. Mais cet ancien syndicat étudiant, qui pratiquait le coup de poing dans les facs, est aussitôt réapparu avec un nouvel avatar : Bastion social. Cette structure associative joue la carte de l'ancrage local et de la visibilité sociale. A Lyon, le Bastion gère une salle de boxe revendiquant 70 adhérents. Il a par ailleurs hébergé un temps quelques SDF "français". Des succursales se sont ouvertes à Strasbourg, Chambéry et Angers.
La nouvelle génération des nationalistes révolutionnaires s'inspire du mouvement fasciste italien CasaPound, qui occupe des immeubles désaffectés et intervient auprès des démunis. Sans pour autant négliger le recours à la violence. Un groupuscule émergent, les "Zouaves" (voir ci dessous), s'est fait remarquer en provoquant des bagarres dans les cortèges des gilets jaunes. Plusieurs figures du Bastion social ont été condamnées l'année dernière pour des faits de violence en réunion.

Plusieurs dizaines de militants des Identitaires bloquent symboliquement la frontière franco-italienne, au col de l'Echelle (Hautes-Alpes), le 21 avril 2018, pour s'opposer à l'entrée des migrants.
© / ROMAIN LAFABREGUE / AFP
La mouvance identitaire, les plus "politiques"
Fondé en 2002 sur les décombres du groupe Unité radicale, dissous à la suite de la tentative d'assassinat de Jacques Chirac, le Bloc identitaire, rebaptisé en "les Identitaires" et "Génération identitaire" (sa branche jeunesse), constitue le principal représentant d'une mouvance qui se pose en défenseur des "peuples européens" menacés par "le grand remplacement" migratoire. Réfutant l'antisémitisme traditionnel des mouvements d'extrême droite radicale, Les Identitaires concentrent leurs diatribes sur les musulmans, promis à la "remigration". Adeptes d'une conception ethnoculturelle de la nation, ils privilégient les coups d'éclat : occupation de la mosquée de Poitiers en 2012, "contrôle" de la frontière franco-italienne au col alpin de l'Echelle, en avril 2018, etc. "Les Identitaires incarnent l'avant-garde militante du Rassemblement national (RN). Ils préparent le terrain idéologique, en assumant des positions que le parti ne peut pas porter ouvertement, depuis sa quête de dédiabolisation, souligne Jean-Yves Camus. Leurs militants les plus en vue deviennent d'ailleurs des cadres du RN." L'ensemble de la mouvance identitaire, y compris la Ligue du Sud et le groupuscule Terre et peuple, compterait un millier de militants et sympathisants.
Les survivalistes guerriers, une mouvance très récente
De petits groupes autonomes sont apparus ces dernières années, essentiellement en réaction aux attentats djihadistes de 2015 et 2016. Obsédés par le "grand remplacement" et l'islam, ils se préparent en vue d'une possible guerre civile en cas d'"insurrection des banlieues". Convaincus que la police ou la gendarmerie ne sont plus en mesure d'assurer l'ordre ni la sécurité, leurs adeptes s'arment, s'entraînent et campent en forêt. On retrouve parmi eux des retraités, notamment d'anciens militaires et gendarmes. Deux groupes ont été démantelés en 2018 ; 13 membres de l'Action des forces opérationnelles (AFO) ont été mis en examen pour "association de malfaiteurs terroriste criminelle". Ils envisageaient de passer à l'acte : assassinat d'imams "radicaux", empoisonnement de nourriture halal, jet de grenades sur des librairies musulmanes ou des mosquées... En novembre dernier, six membres du groupuscule des "Barjols" (référence au surnom des légionnaires français engagés au Mali) ont également été interpellés. L'un d'entre eux, Jean-Pierre B., 62 ans, est soupçonné d'avoir voulu assassiner le président de la République, dans l'est de la France, lors de son "itinérance mémorielle" à l'occasion du centenaire de l'armistice de 1918.
Les royalistes, la vieille garde
Antirépublicaine par nature, cette branche de l'ultradroite est essentiellement incarnée par l'Action française (AF). Disposant d'un noyau dur de 200 militants, les héritiers de Charles Maurras (1868-1952) et de son "nationalisme intégral" se sont montrés dans l'Ouest parisien, lors des rassemblements de gilets jaunes. Un petit groupe a également été vu à Bordeaux. L'Action française a abandonné l'"antisémitisme d'État" maurrassien. Mais les cris de ralliement de ses affiliés, arborant de petits drapeaux bleu et jaune à fleur de lis, sont immuables : "A bas les voleurs ! A bas la République !" Pour eux, la référence ultime reste le 6 février 1934, jour où les ligues de droite et d'extrême droite - dont les Camelots du roi de l'AF - ont réellement tenté de prendre l'Assemble nationale et de renverser le pouvoir. En décembre dernier, Antoine Berth, le porte-parole du mouvement, déclarait à L'Express, en une formule provocatrice : "On se réserve tous les moyens pour renverser les institutions, y compris les moyens légaux."

Une trentaine de membres des Zouaves Paris, groupe violent pratiquant le combat de rue, pose devant un étendard de la ville.
© / DR
Zoom :
Ils se sont fait remarquer le 26 janvier dernier en attaquant, à coups de poing, de pavés et de matériel de chantier, le cortège des militants du Nouveau parti anticapitaliste, durant le rassemblement des gilets jaunes à Paris. Ces jeunes gens, entre 20 ans et 30 ans, constituent un nouveau groupuscule d'ultradroite violent : les Zouaves Paris. Passés pour la plupart dans les rangs du GUD, cette bande, d'une trentaine de membres, s'adonne au "fight", la bagarre de rue, en priorité contre les Antifas.
Proches des milieux hooligans, ces Zouaves bénéficient du renfort d'anciens ultras du PSG, et même, à l'occasion, d'un noyau de supporters du Stade de Reims. Ils en adoptent les codes, en particulier le fait de poser en photos avec la banderole ou les symboles, retournés, dérobés à "l'ennemi". Six de ces militants, auteurs de violences et de dégradations le 1er décembre à Paris, ont été condamnés le 10 janvier, à des peines de prison avec sursis ; un seul d'entre eux écopant de trois mois de prison ferme.
