Comment les juges de La Rochelle vont-ils statuer sur cette affaire peu banale ? Lundi 1er juillet s'ouvre le procès d'un adolescent d'une vingtaine d'années qui, en avril dernier, avait tué à coups de batte de baseball un Jack Russel, à Saint-Georges-d'Oléron (Charente-Maritime). Miette - c'était son nom - avait auparavant été heurté par une voiture qui avait pris la fuite. Le prévenu prétend avoir achevé l'animal pour abréger ses souffrances. A lui de convaincre le tribunal pour ne pas aller grossir les rangs des "bourreaux", reconnus coupables de maltraitance animale.
Le 3 février 2014, Farid Ghilas avait ainsi été condamné à un an de prison ferme par le tribunal de Marseille. Sous le pseudo "Farid de la Morlette", le jeune homme avait posté une vidéo dans laquelle on le voyait jeter un chaton contre un mur. La mésaventure d'Oscar, qui s'en était tiré avec une patte et une épaule brisées, était franchement mal passée auprès des internautes. Une pétition "pour que son tortionnaire soit puni" avait recueilli plusieurs centaines de milliers de signatures.
La cause animale investit les tribunaux
Deux ans et demi plus tard, Johnny Marquaire, 28 ans, sans emploi, écopait de son côté de six mois de prison ferme pour avoir tué à coups de pied un chat errant appelé Chevelu. L'animal avait, selon lui, uriné sur la selle de son scooter. Devant les grilles du tribunal correctionnel de Draguignan, où s'était massée une centaine de défenseurs des animaux, la décision avait été accueillie par des applaudissements.
Autre ville, autre condamnation. En 2018, à Chalon-sur-Saône, la sentence tombait pour Marie Christophe : deux ans de prison, dont un ferme. A l'été, cette éleveuse canine, âgée de 38 ans, avait mis le feu au berger allemand de son compagnon après l'avoir aspergé d'alcool à brûler. Fudji avait succombé à ses blessures une dizaine de jours plus tard. Le jour de l'audience, une marée humaine arpentait encore une fois les rues de la ville en scandant le nom de la victime.
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Des Farid Ghilas, des Johnny Marquaire ou des Marie Christophe ont, certes, de tout temps existé. La différence réside dans le regard que l'on porte désormais sur eux. Plus que jamais la maltraitance des animaux de compagnie nous insupporte. Et chaque fait divers plus ou moins sordide est une nouvelle occasion d'exprimer son indignation, sur les réseaux sociaux le plus souvent. Portés par la vague animaliste et antispéciste - qui réfute la supériorité de l'homme sur l'animal et prône la reconnaissance de droits pour les bêtes -, certains placent même le curseur plus haut, dénonçant çà et là des actions qui peuvent encore sembler innocentes à d'autres, comme l'utilisation de colliers anti-aboiement pour les chiens.
Les animaux de compagnie font partie de la famille
Pourquoi tant d'empathie à l'égard de nos boules de poils ? Une hypothèse en vogue chez les anthropologues prétend que "nous serions génétiquement programmés pour être émus par les créatures de petite taille, dotées d'yeux ronds, qui poussent des petits cris et paraissent aussi vulnérables que nos bébés humains". Selon une étude Facco-Kantar TNS, menée à l'automne 2016, les foyers français comptent quelque 13,5 millions de chats et 7,3 millions de chiens, qui font l'objet de toutes les attentions. Médor ne ronge plus son os dans une niche au fond du jardin, il est affalé dans le canapé du salon.
"Nos compagnons à quatre pattes sont considérés comme des membres de la famille, confirme le vétérinaire Thierry Bedossa. Cela aurait été impensable il y a une trentaine d'années. Un changement de mentalités qui nous vient des pays anglo-saxons, où les hommes ne sont pas les "maîtres" des toutous et des minous, mais leurs "propriétaires". Ce qui en dit long sur le rapport homme-animal.
Autre évolution notoire dans notre société : le respect accru des minorités. Or, dans l'imaginaire collectif, nos animaux de compagnie jouissent d'une auréole de vulnérabilité. Ils dépendent entièrement de nous. Privés de parole, ils sont incapables de décrocher leur téléphone s'ils subissent des violences. Cet état de fait nous rend extrêmement responsables et attentifs à leurs souffrances.
Les réseaux sociaux au secours des animaux
C'est bien sûr en ligne que se sont éveillées les consciences. Une foultitude de vidéos - attendrissantes ou drôles - circule sur la Toile. Mais lorsqu'elles montrent un pitbull qui se met à pleurer à la mort de Mufasa dans Le Roi Lion et se couche dans la même position que Simba, elles nous renvoient à notre propre désarroi face à la mort.
Il ne se passe pas une journée sans que les associations de défense des animaux - la Fondation Brigitte Bardot en tête - ne publient des images d'actes de cruautés qui nous soulèvent le coeur. Du coup, les Français n'hésitent plus à dénoncer les ignominies dont ils sont les témoins. Les pétitions en ligne se multiplient et les signalements explosent : un malinois vivant enchaîné sur un balcon au milieu de ses excréments, un dogue bordelais lesté par un sac de pierres au fond d'une rivière, un siamois défenestré et un autre éventré dans une poubelle...
"Le sadisme des hommes semble sans limites, lâche Katy Gea, présidente de l'Adam (Association des animaux maltraités). Sans parler des abandons - quelque 100 000 chaque année. Nos chats et nos chiens sont devenus des biens de consommation jetables".
La justice, elle aussi, évolue sur le sujet. Depuis le 28 janvier 2015, l'animal est reconnu dans le Code civil (article 515-14) comme un "être vivant doué de sensibilité" et non plus comme un "bien meuble". Un nouveau statut juridique obtenu grâce à la Fondation 30 Millions d'amis. Celui qui exerce un acte de barbarie envers un animal domestique encourt deux ans de prison et 30 000 euros d'amende.
Des sanctions souvent timides
Dans les faits, la peine maximale est, comme on l'a vu, rarement appliquée. La plainte contre le propriétaire de Cookie, une chatte défenestrée du quatrième étage, à Cenon (33), a même encore été l'an dernier classée sans suite. "Le cadre législatif évolue moins vite que la sensibilité des individus", confirme le sociologue Christophe Blanchard, spécialiste des questions canines.
"Mais les choses bougent, poursuit l'avocate marseillaise Isabelle Terrin, qui se veut optimiste. Les juges sont de plus en plus sensibles à la cause animale. Dans l'affaire Fudji, le berger allemand carbonisé, le tribunal est même allé au-delà des demandes du parquet, en condamnant la prévenue non pas à 18 mois, mais à deux ans d'emprisonnement. Il faut continuer à se battre pour que la loi soit appliquée".
Car la maltraitance animale en dit souvent long sur la violence humaine. Dans un texte publié en 2013, Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale à l'université de Grenoble, révélait que "45 % des ados impliqués dans des fusillades mortelles avaient d'abord tué des animaux, et 46 % des criminels adultes avaient torturé des bêtes dans leur enfance". A Draguignan, le bourreau de Chevelu - le chat tué à coups de pied - avait déjà été condamné à plusieurs reprises pour des faits de violence.
De nombreux pays ont compris l'urgence de frapper fort. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les mesures d'accompagnement s'appliquent pour les auteurs de violences commises à l'encontre des animaux de compagnie de la même façon que pour les personnes reconnues coupables de violences conjugales.
Cette levée de boucliers en faveur du bien-être des bêtes ne fait évidemment pas l'unanimité. Certains se montrent même agacés par tant de sollicitude. Il n'empêche : de nombreux auteurs considèrent que ce mouvement est l'indicateur d'un progrès moral et culturel. "Lutter contre la maltraitance animale, c'est prendre la mesure des dysfonctionnements d'une société fondée sur l'exploitation et désirer promouvoir plus de justice, soutient la philosophe Corine Pelluchon. C'est aller indéniablement vers une société meilleure".