Sur un bout de papier, Chantal a tout consigné, au centime près. Côté recto, ses ressources. Entre le RMI, l'allocation de soutien familial et sa pension de réversion, cette veuve de 43 ans touche 698,32 euros par mois.

Au verso, les dépenses: le loyer de son petit quatre-pièces à Reims, l'assurance et les factures de téléphone, d'internet, de gaz et d'électricité s'élèvent à 356,36 euros. Avec les 341,96 euros qu'il lui reste, elle doit faire vivre ses deux filles de 15 et 25 ans encore sous son toit -les deux autres ont pris leur indépendance. C'est peu. C'est dur. Même en faisant les courses à l'Entraide protestante tous les mercredis pour quelques euros. Même en sollicitant l'aide ponctuelle du fonds social du lycée où est inscrite sa benjamine. "J'ai peur des mauvaises surprises et des imprévus, confie Chantal. Comme la semaine dernière, quand ma fille a dû acheter un rouleau de papier technique à 35 euros pour l'école." En désespoir de cause, elle appelle le Secours catholique à la rescousse.

Une famille sur deux monoparentale

Des femmes qui se débattent pour garder la tête hors de l'eau, pour nourrir et vêtir leurs enfants, le Secours catholique en reçoit un nombre croissant chaque année. Comme le révèle son rapport 2007 sur la pauvreté en France, qui paraît ce 13 novembre, 60 % des familles accompagnées par l'association cette année-là étaient monoparentales. Dix ans plus tôt, elles représentaient 1 famille sur 2 dans les permanences du Secours catholique. "Les plus pauvres d'entre les pauvres, aujourd'hui, sont les femmes à la tête de foyers monoparentaux", constate François Soulage, président de l'association.

Certes, toutes les familles monoparentales (soit 20 % des foyers français) ne sont pas dans la misère. Mais le tableau dressé en juin dernier par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sous le titre éloquent de "Les familles monoparentales. Des difficultés à travailler et à se loger" dessinait, lui aussi, le visage de la précarité en solo. Moins diplômées que les femmes vivant en couple, ces mères-là, plus souvent chômeuses, ont des revenus plus faibles. "Leur risque de pauvreté monétaire est supérieur à celui des couples, malgré les prestations sociales et les pensions alimentaires qui contribuent à équilibrer leurs ressources", pointait l'étude de l'Insee. Elles ont beau percevoir des aides de l'Etat, 27 % disposent de revenus inférieurs au seuil de pauvreté, selon l'Observatoire des inégalités.

Ces mères divorcées, séparées, célibataires ou veuves peinent souvent à concilier emploi et garde des enfants. "Alors qu'elles ont davantage besoin de ressources que des femmes en couple, elles ont plus de mal à dénicher un poste dont les horaires sont compatibles avec leurs obligations familiales", observe Stéphane Jugnot, chef de la division Enquêtes et études statistiques de l'Insee.

Comme beaucoup de mères seules, Cécilia Martin ne demande qu'une chose: retrouver un travail. Car cette Paloise de 36 ans, maman de Delphine, 12 ans, d'Alexandra, 11 ans, et d'Héloïse, 3 ans, est une bosseuse. Après son divorce, en 2002, elle a jonglé pendant deux ans avec deux boulots et des semaines de quatre-vingt-dix heures pour faire vivre ses deux aînées et rembourser ses dettes. Mais, un troisième bébé, une séparation douloureuse et un licenciement plus tard, elle a plongé dans la précarité et peine aujourd'hui à en sortir. "Je ne peux pas commencer à travailler avant 8 heures, car la garderie de l'école ouvre à 7 h 30", explique-t-elle. Intermarché lui a bien proposé un emploi, mais elle a dû refuser: impossible d'être à son poste dès 6 heures. L'intérim, elle y pense, "sauf que cela demande une grande flexibilité horaire". En attendant de trouver son bonheur, elle finit tous les mois à découvert, en dépit des petits boulots qui ne lui permettent même pas de s'offrir un vêtement ou une escapade. "Si je n'avais pas mes cinq frères et ma soeur, je serais dans la misère", lâche-t-elle.

La précarité est aussi psychologique

Une chance que lui envient beaucoup de mères de famille en solo. "L'isolement rend difficile la sortie de la précarité, avertit le sociologue Gérard Neyrand, professeur à l'université de Toulouse. La trajectoire future de ces femmes dépend en partie de leur réseau familial, social, amical et associatif." Car la précarité n'est pas seulement économique et financière. "Elle est aussi psychologique, conduisant les plus démunies au repli sur soi et sur la relation à l'enfant", poursuit le coauteur de Monoparentalité précaire et femme sujet (éd. Erès). Le quotidien pèse lourd, trop lourd. "La monoparentalité majore les angoisses, souligne la psychanalyste Claude Halmos. Il est bien difficile pour les mères seules de ne pas se sentir submergées face aux responsabilités matérielles et à la charge de l'éducation des enfants."

Cécilia, la jeune Paloise, rêve de moments à elle, d'un peu de légèreté et d'insouciance. De pouvoir dire oui à ses filles quand elles ont envie de voir un film au cinéma ou de s'offrir un accessoire. D'arrêter de "faire, tout le temps, le gendarme, sans oublier d'être la maman câline". C'est que la société n'est pas tendre avec ces mères seules, soupçonnées de manquer d'autorité. "Plus que les autres, les familles monoparentales sont soumises à la pression actuelle de la "bonne parentalité" ", relève le sociologue Benoît Bastard. Une pression dont Cécilia se passerait volontiers.