Le lieu n'est pas conseillé à l'office du tourisme de Mimizan. Les vacanciers qui se ruent chaque été dans la petite station balnéaire des Landes n'ont même jamais entendu parler de ce bâtiment, abandonné depuis quelques années. C'est peut-être un détail pour eux, mais pour d'autres - ceux qui connurent les grandes heures de la discothèque Le Roxy au début des années 1980 - ça veut dire beaucoup... Cette friche - située un peu à l'écart du quartier piétonnier, jalonné de marchands de churros et de boutiques de vêtements de plage - est devenue un lieu de pèlerinage pour certains anciens. Plus pour très longtemps à en croire le panneau placardé sur la façade recouverte de tags : "Ici prochainement résidence les Alizés". Un projet immobilier de plus dans cette petite ville qui n'en manque pas. Et l'épilogue d'une aventure qui a marqué les esprits de beaucoup. "Il y a plus de trente ans, ici, c'était le paradis des fêtards, s'enthousiasme Michel Payros, qui y exerça comme barman. "La rue Assolant-Lefèvre-Lotti, dans laquelle se trouvait Le Roxy, avait été rebaptisée 'rue de la soif', car elle abritait trois boîtes de nuit dans lesquelles on faisait la fête jusqu'à 6 heures du matin. Juste au bout, il y avait l'océan. Le paradis, je vous dis !, poursuit le quinquagénaire. Mais ça, c'était une autre époque", soupire-t-il.

Une autre époque, synonyme pour beaucoup d'insouciance et de liberté. Un temps révolu où les boîtes de nuit fleurissaient un peu partout en France. On en comptait plus de 4 000 il y a quarante ans, contre 1 600 au début de la pandémie de coronavirus. Initialement baptisée Le Yam's, la discothèque de Mimizan est en perte de vitesse lorsqu'elle est reprise, en 1980, par Noureddine Berredane, alias Nono. Le Roxy ouvre toute l'année. L'hiver, certains habitants des villages voisins sont prêts à enquiller entre 60 et 70 kilomètres pour y passer leurs samedis soir. En juillet et en août, c'est une tout autre clientèle qui s'y presse, composée de beaucoup de Parisiens, de Toulousains ou d'Albigeois. "On accueillait aussi pas mal de Hollandais et d'Allemands attirés par le soleil et les prix bon marché des environs", raconte l'ancien patron. Tous font marcher les nombreux bars et boîtes de la Côte d'Argent. A Mimizan, la concurrence est rude puisque la station compte pas moins de six ou sept discothèques dont Le Roxy, mais aussi La Palmeraie, Le Fun, le Blue Cat, La Marina - boîte de nuit du camping - ou celle du Casino.

"Saint-Tropez n'avait rien à nous envier"

D'où l'importance de se démarquer. Le moment clef de la journée est celui de "l'affichage" à l'heure de la sortie de plage. "Le personnel du Roxy se retrouvait à 17 heures pour fabriquer les affiches annonçant la prochaine soirée à thème. Après s'être déguisés et maquillés, on se scindait en plusieurs équipes pour aller distribuer nos flyers dans tous les bars", se souvient Michel Payros. Marlboro, Peter Stuyvesant, Cutty Sark, Malibu... Les grandes marques de cigarettes et d'alcool font pleuvoir tee-shirts et casquettes. De grandes tombolas alimentées par les sponsors sont également organisées. "On a eu certains lots incroyables, comme une planche à voile puisque c'était la grande époque du windsurf. Et même, une fois, une moto Honda 125 !" se réjouit Jean-Jacques Dubreuil. Cet ancien artisan a suivi de près les aménagements successifs. "Nono se battait pour être à la pointe, précise ce fidèle. Il fut l'un des premiers à balancer des clips vidéo sur grand écran. Pour ça, il avait investi dans un magnétoscope Betamax à cassettes." Une petite révolution en terre landaise.

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Certains soirs, la discothèque exiguë de 350 mètres carrés reçoit jusqu'à 300 personnes. Les oreilles saturées de décibels et les yeux rougis par l'immense nuage de fumée de cigarette, tout le monde transpire et se déchaîne sur les musiques de Téléphone, de Madness, de Pink Floyd, de The Police, de R.E.M et sur tous les tubes de "dance". Le DJ attitré, chevelure bouclée jusqu'aux épaules, enchaîne les vinyles à l'abri de sa guérite. Philippe Maréchal s'en rappelle. Il faisait partie de ces Parisiens qui passaient leurs étés à Mimizan et qui avaient fait du Roxy leur QG. "Côté alcool, ça y allait !", rigole celui qui avait investi dans une ceinture de pantalon - très spéciale - comprenant un emplacement pour les boissons à gauche et à droite. "De quoi mettre une bouteille de tequila de chaque côté !" Chaque 15 août, toute sa bande organisait des "soirées du Nouvel An". "On apportait les cotillons, les déguisements et autres accessoires", s'amuse Philippe Maréchal. "Saint-Tropez n'avait rien à nous envier", s'exclame son amie Odile Brouste, qui s'y sentait aussi chez elle. A tel point qu'elle emmenait ses enfants et leurs copains.

"Aujourd'hui les jeunes sont rivés à leurs portables"

Au fil des années, de solides amitiés se nouent. En mars 2020, en plein confinement, Philippe Maréchal a l'idée de créer un groupe d'anciens sur Internet pour échanger des vidéos et des photos de l'époque. "Ça nous a replongés direct dans l'ambiance", s'écrie ce père de deux adolescents. "J'adorerais que mes gamins puissent vivre la même expérience, ajoute-t-il. Mais, aujourd'hui, tout a changé. Les jeunes sont rivés à leurs portables et ne se parlent plus. C'est dommage..." Bien avant l'arrivée de Tinder ou de Meetic, ces discothèques de province étaient aussi des lieux de rencontres. Elles y abritaient des histoires d'un soir, souvent ; d'une vie, parfois. "J'ai rencontré ma femme au Roxy en 1984, lors de ma dernière année de barman. C'est lié à l'affection que j'ai pour ce lieu", s'épanche Michel Payros.

Ultime vestige de cette période : le système d'aération, en forme de tourelle et pour le moins artisanal, qui surplombe encore le toit... "Heureusement qu'il n'y a jamais eu d'incendie, je ne sais pas comment on aurait fait sortir tout le monde. Une discothèque sans issues de secours, ce serait impensable aujourd'hui", lâche Jean-Jacques Dubreuil. Il faut dire que, au départ, cette maison basse landaise n'était pas vouée à devenir un lieu de bringue. "Les câbles électriques circulaient à l'air libre. Tout était fait de bric et de broc", révèle l'ex-artisan, qui indique être monté sur le toit pour le réparer, un jour où il pleuvait sur la piste. "Au fur et à mesure, de nouvelles normes sont apparues. On a fait les travaux nécessaires pour s'adapter", assure, de son côté, Noureddine Berredane.

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Malgré tout, la discothèque finit par devenir victime de son succès. La fronde s'organise peu à peu chez les résidents des alentours, excédés par le bruit. "Le tapage venait surtout des jeunes qui se regroupaient à l'extérieur", assure Nono, qui confie avoir subi plusieurs fermetures administratives. Le Roxy a également du mal à faire face à l'augmentation des taxes en tout genre. Au fil des années, la concurrence avec les supermarchés et les bars devient de plus en plus rude. "Un verre d'alcool se vendait entre 40 et 50 francs en discothèque, contre 7 à 10 francs dans les bars", détaille l'ancien patron. Peu à peu, les jeunes viennent avec leurs propres bouteilles qu'ils laissent dans les coffres de leurs voitures garées devant la boîte. Toutes ces complications poussent Nono à vendre, en 1997. Les repreneurs qui lui succéderont n'arriveront jamais à relancer vraiment les lieux.

Des responsabilités de plus en plus lourdes pour les patrons de boîte

Aujourd'hui, le son entêtant des basses résonne beaucoup moins à Mimizan, où les discothèques ont baissé, une à une, leurs rideaux. Dans la rue principale, seul le Bar américain, qui se transforme en discothèque après 2 heures du matin - lorsque la situation sanitaire le lui permet - résiste encore. "Mais le métier n'a plus rien à voir", regrette le gérant Bruno Célestin. Les responsabilités qui pèsent sur notre dos sont de plus en plus lourdes et le prix que nous demandent les assurances est devenu faramineux." Autre problème : l'insécurité et la violence qui, selon lui, ne cessent d'augmenter. "Très tôt, avant même que ce ne soit imposé par la loi, j'ai équipé mon établissement de plusieurs caméras pour protéger mes clients et me dédouaner en cas de problème", insiste Bruno Célestin.

Depuis la fin des années 1990, Mimizan s'est, quant à elle, beaucoup transformée. "On a fait l'erreur de détruire bon nombre de ces bâtisses landaises typiques qui faisaient tout le charme de la ville", constate Jean-Jacques Dubreuil, inquiet de voir Le Roxy, à son tour, bientôt rasé. Mais voilà que, depuis juin dernier, une nouvelle inattendue circule chez les anciens : l'un d'entre eux envisagerait de reprendre le projet du promoteur actuel qui tarde à faire construire. L'idée serait de démolir les murs et d'en faire une résidence, comme prévu, mais de lui donner le nom du Roxy. Un symbole fort pour tous ces nostalgiques : "Même si les murs de la discothèque ne sont plus là, ça permettrait de continuer à la faire vivre encore un peu..."