Ils reconnaissent appartenir à une élite, mais ne croient plus à la méritocratie. Dans une enquête parue ce jeudi 6 octobre, la sociologue Anne Muxel et le professeur de science politique Martial Foucault entendent décrire l'évolution du profil socio-politique des étudiants de Sciences Po. L'ouvrage, intitulé Une jeunesse engagée (Presses de Sciences Po, 240 pages, 17 euros), écrit vingt ans après une première étude portant sur le même sujet, détaille les idées, les valeurs, les cultures politiques ainsi que les modes de vie des étudiants. Une radiographie riche en enseignements, dont il ressort un constat saillant : en vingt ans, la croyance dans le fonctionnement de la méritocratie républicaine s'est considérablement affaissée.

Les étudiants de Sciences Po se considèrent pourtant davantage comme une élite aujourd'hui qu'hier : 70% d'entre eux l'estiment aujourd'hui, contre 53% en 2002. Ce sentiment diffère selon l'origine sociale : plus l'étudiant appartient à une classe sociale favorisée, plus il aura tendance à avoir le sentiment de faire partie de l'élite. C'est ainsi le cas de 77% des enfants de cadres supérieurs et professions intellectuelles supérieures, pour seulement 43% des enfants d'ouvriers et de professions intermédiaires.

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Pour y appartenir, deux critères sont essentiels à leurs yeux : d'abord, le réseau (36%), quand leurs prédécesseurs citaient avant tout les diplômes il y a vingt ans. La naissance, ensuite, évoquée par 19% des élèves, alors qu'ils n'étaient que 4% en 2002. De quoi interroger les enseignants. "Ces chiffres traduisent un relatif échec de la méritocratie républicaine", remarque Anne Muxel. Un constat étonnant pour une école qui, à travers notamment les "conventions ZEP", a toujours affiché sa volonté d'assurer l'égalité des chances et la diversité des élites.

Une augmentation de la proportion d'enfants d'ouvriers

Dans leur ouvrage, les deux chercheurs du Cevipof donnent quelques pistes pour expliquer cette évolution. D'abord, une raison structurelle évidente, selon laquelle "la méritocratie républicaine permettant aux étudiants de condition sociale modeste d'accéder au club sélect des grandes écoles s'est éteinte au fil des décennies". Au-delà de l'institut d'études politiques (IEP) de Paris, la place des étudiants d'origine sociale modeste dans les grandes écoles n'a fait que se réduire depuis les années 1970 et la démocratisation de l'enseignement supérieur.

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De son côté, "l'école des élites" a pourtant travaillé à faire évoluer l'origine sociale de ces élèves, à travers, notamment, la mise en place par l'ancien directeur Richard Descoing des conventions d'éducation prioritaires - anciennement appelées "conventions ZEP" - en 2001. Depuis 1998, la proportion des enfants de parents ouvriers ou employés est passée de 3 à 14%. La part des classes moyennes dans l'école a également doublé sur la même période, passant de 9% il y a 24 ans à 20% aujourd'hui. Mais dans le même temps, celle des enfants de cadres et de professions intellectuelles est aussi passée de 53 à 58%.

Sciences Po n'échappe pas à la lame de fond qui traverse les grandes écoles : les élèves dont les parents appartiennent à une catégorie sociale favorisée sont deux fois plus nombreux par rapport aux étudiants à l'université - même si leur proportion a diminué de onze points en vingt ans, passant de 81 à 70%*. Comparé à l'ensemble des jeunes de 20 à 24 ans dans la population française, ils sont trois fois plus représentés. Le discours volontariste de la direction en faveur de l'égalité des chances - on pense, notamment, à la décision récente de la direction de remplacer le concours d'entrée par une sélection à l'oral dans le but affiché de recruter une nouvelle "diversité de profils" -, n'aura pas suffi à enrayer la tendance.

Une tendance nationale

A l'inverse des étudiants de Sciences Po de 2002, convaincus que les diplômes ou encore la compétence (18%) étaient des garanties pour accéder à des fonctions de dirigeants, la génération actuelle considère que les talents académiques ne sont plus suffisants aujourd'hui pour se différencier des autres. Une évolution qui suit celle de la société : selon le baromètre de la confiance en politique de mars 2021, menée notamment par le Cevipof, 59% des Français estiment que "de nos jours, on ne peut réussir que si on connaît des gens bien placés". A l'inverse, 26% d'entre eux jugent que "les règles du jeu sont les mêmes pour tous". "Les étudiants de Sciences Po ne sont pas dans une bulle. Ils ressentent les évolutions de la société au même titre que les autres, assure Anne Muxel. Il n'est pas si étonnant de retrouver un sentiment similaire à celui de la population générale".

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A Sciences Po, les étudiants semblent donc moins considérer leur diplôme comme le résultat d'une "accumulation de savoirs" mais bien davantage comme un signe "d'appartenance à une communauté restreinte". Cette impression d'appartenance peut paraître paradoxale, alors qu'en 150 ans d'existence, les élèves n'ont jamais été aussi nombreux : depuis 2002, le nombre d'étudiants de Sciences Po a été multiplié par trois. Plus de 12 500 d'entre eux se croisent en bachelor, master et doctorat, à Paris ou sur les sept campus ouverts ces dernières années en région. "Mais l'école n'a jamais été aussi sélective par rapport au nombre de candidats", pointe son directeur actuel, Mathias Vicherat. En 2021, lors de son arrivée sur la plateforme Parcoursup, le nombre de candidats lycéens a doublé, avoisinant les 18 000 dossiers soumis.

Dans le même temps, son taux de sélectivité est demeuré autour des 10%. "Faire Sciences Po, c'est avant tout construire un puissant réseau de relations interpersonnelles - le fameux carnet d'adresses - qui sera mobilisé pour accéder aux places les plus prisées", notent les deux chercheurs dans leur ouvrage. Dans cette recherche relationnelle, l'éducation en elle-même semble passer au second plan. "Ce qui doit nous questionner, relève Martial Foucault. Notre rôle d'enseignants est de former les étudiants à une accumulation de savoirs, qu'ils regardent pourtant aujourd'hui comme si cette dernière avait moins d'importance pour leur vie professionnelle. C'est vraiment surprenant".

Homogène sur le plan des idées politiques

Les valeurs des élèves de Sciences Po demeurent, elles, homogènes. En dépit de la diversité culturelle et sociale que l'école a tenté d'introduire ces vingt dernières années, les "étudiants témoignent d'une grande proximité entre eux sur les idées en économie" (64%), le mode de vie (70%) ou le parcours scolaire (82%). La protection de l'environnement est leur première préoccupation, avant la lutte contre les inégalités, ou ensuite l'égalité entre les femmes et les hommes. Même chose concernant les idées politiques des étudiants de Sciences Po. Ils partagent ainsi "en grand nombre les mêmes idées politiques". La grande majorité des élèves défend des idées de gauche, cette orientation ayant augmenté depuis 2002, passant de 57% à 71%.

Par comparaison, dans le reste de la population, les 18-26 ans ne sont que 41% à s'identifier comme tels. La droite républicaine a également été écrasée en vingt-deux ans, quand l'extrême droite reste quasiment absente dans l'école (1%). Aux dernières élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête au premier tour dans l'école, avec 55% des votes. "Comme dans le reste du pays, il y a eu un effet de vote utile sur le candidat de La France insoumise au premier tour", nuance Martial Foucault. Au deuxième tour, le "vote Sciences Po" était cependant considérablement éloigné de celui de la population générale, plus de 95% des étudiants ayant opté pour Emmanuel Macron.

*Cette précision a été ajoutée à la demande de Sciences Po.