Le professeur Didier Raoult va devoir s'expliquer. Le chantre de l'hydroxychloroquine, à la tête de l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (IHU), est convoqué ce vendredi par la chambre disciplinaire du conseil régional de l'Ordre des médecins de Nouvelle-Aquitaine à Bordeaux, où est délocalisé l'examen de plaintes déposées contre le microbiologiste marseillais.
L'audience se tient à la cour administrative d'appel de Bordeaux. Présidée par un magistrat administratif, celle-ci peut décider de sanctions allant d'un simple avertissement à une radiation. Le scientifique de 69 ans a répondu à la convocation en se présentant, ce vendredi matin, à la salle d'audience afin de répondre aux questions.
Possibles entorses au code de déontologie
Petit rappel des événements. Au début de la pandémie de Covid-19 en 2020, l'IHU et Didier Raoult rencontrent un fort écho médiatique après que le professeur annonce la "fin de partie" pour le Covid-19. Selon lui, l'hydroxychloroquine permet de soigner la maladie. Cette annonce fait naître d'immenses espoirs, mais, rapidement, les premiers doutes émergent. Ses études censées prouver l'efficacité de la molécule, associée ou non à l'azithromycine, souffrent de graves lacunes techniques et méthodologiques. De nombreux chercheurs décident alors de creuser cette piste et mènent d'autres études. Les plus robustes - impliquant des essais cliniques randomisés en double aveugle - sont unanimes. Elles démontrent l'absence d'efficacité de ce traitement, voire sa dangerosité, et ce qu'il soit administré en prévention, en début de maladie ou lorsque l'état du patient s'aggrave. Malgré l'accumulation de preuves et un consensus dans la communauté scientifique et médicale, Didier Raoult continue de faire la promotion de son traitement.
La Société de pathologie infectieuse de langue française (SPILF) décide donc de déposer plainte devant l'Ordre des médecins. Ses pairs reprochent à Didier Raoult d'avoir enfreint sept des 112 articles du code de déontologie à l'occasion de la crise sanitaire liée au Covid-19, dont le fait d'avoir conduit des essais cliniques sans avoir tenu compte "des données acquises par la science" et "des traitements hors Autorisation de mise sur le marché" ou encore sa promotion acharnée de l'hydroxychloroquine. A l'automne 2020, le conseil départemental de l'Ordre des médecins des Bouches-du-Rhône décide alors d'engager des poursuites contre le professeur marseillais. Une décision à laquelle s'associe le Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom), en décembre. De son côté, l'infectiologue contre-attaque et porte plainte contre le président du Cnom, Patrick Bouet, pour "harcèlement". Quelques semaines plus tôt, le directeur de l'IHU avait également déposé une autre plainte contre le vice-président de l'Ordre des médecins des Bouches-du-Rhône, le Dr Guillaume Gorincour, pour "non-confraternité".
L'Ordre des médecins pourrait par ailleurs poursuivre le Pr Didier Raoult pour d'autres motifs que ceux évoqués par la SPILF, indique Pierre Tattevin, médecin infectiologue, président de la SPILF, interrogé par 20 minutes.
D'autres accusations émergent
Le rôle de la juridiction ordinale est "de sanctionner d'éventuels manquements commis par un médecin aux dispositions du Code de déontologie médicale". Quelle peut être son issue ? "Chaque année, environ un quart des plaintes sont jugées irrecevables. En cas de condamnation, la sanction peut être un avertissement - qui s'efface au bout d'un an -, un blâme - qui reste inscrit à vie dans le dossier du médecin visé -, une interdiction d'exercice de la médecine avec ou sans sursis pouvant aller jusqu'à trois ans. La sanction la plus forte étant "la radiation du Tableau de l'Ordre", peut-on lire sur le site du Cnom.
Outre cette convocation devant l'Ordre des médecins, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a également saisi le procureur de la justice après avoir constaté que "certaines études que l'IHU Méditerranée a conduites" ne respectent pas la loi qui encadre les recherches impliquant les êtres humains. Selon nos informations, cette décision est motivée par l'étude de dizaines de documents envoyés en mai à l'ANSM par des lanceurs d'alerte. Des documents que L'Express a également consultés et qui ont mené à deux enquêtes - publiées en juillet et en octobre - montrant que l'IHU a réalisé des essais cliniques sans avoir obtenu les autorisations légales, certains menés sur des enfants, d'autres sur des SDF ou encore sur des étudiantes. Le 22 octobre, Mediapart enfonçait le clou dans une autre enquête montrant que l'institut marseillais mène depuis 2017 "une expérimentation sauvage contre la tuberculose". Expérimentation qui aurait "provoqué chez plusieurs patients, dont un mineur, de graves complications".
La justice a annoncé le 28 octobre une "évaluation" des suites à donner au signalement de l'Agence du médicament. Le risque encouru pour l'IHU et Didier Raoult est important, puisque selon le Code de la santé publique, enfreindre la législation en matière d'essais cliniques est passible d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende.
