Exit le CFCM, place au Forif ! Ce samedi 5 février, aura lieu à Paris un événement qui laissera l'opinion publique indifférente, mais que les représentants du culte musulman, les politiques et quelques autres acteurs de la sphère de l'islam de France suivront avec la plus grande attention. A l'occasion d'une réunion en grande pompe au Palais d'Iéna à Paris, l'exécutif entend entériner la disparition du Conseil français du culte musulman (CFCM) en tant qu'interlocuteur officiel des pouvoirs publics. Et porter sur les fonts baptismaux, un nouvel outil, le Forum pour l'islam de France (Forif). Derrière le changement de sigle, se cachent une volonté de rupture avec le passé et la promotion d'un islam indépendant de pays comme l'Algérie, le Maroc ou la Turquie. Une révolution souhaitée par l'exécutif mais qui laisse nombre d'observateurs dubitatifs sur sa légitimité et son utilité.
Le CFCM est né en 2003, par la volonté de Nicolas Sarkozy qui reprenait une idée de Jean-Pierre Chevènement. L'ambition de celui qui était alors ministre de l'Intérieur et des Cultes ? Avoir à l'instar des autres religions, des interlocuteurs musulmans avec qui dialoguer. Problème, ces derniers mois, les huit fédérations nationales ou représentatives de courants de l'islam qui composent le CFCM se livrent à une féroce lutte de pouvoirs qui ont réduit son efficacité à néant. Au point qu'à la mi-décembre, Gérald Darmanin, le ministre de l'intérieur, affirme sur RTL : "Le CFCM, pour les pouvoirs publics, pour la République française, n'existe plus".
Mais il ne suffit pas de tuer le CFCM ou plutôt le conduire à s'autodissoudre, ce qu'il a le plus grand mal à faire, il faut trouver un interlocuteur de substitution. Ne serait-ce que pour mettre en place des formations ou des certifications des imams officiant en France ou pour désigner des aumôniers à même d'intervenir dans les prisons, les hôpitaux et l'armée. Mais l'exécutif ne veut plus d'une instance liée à l'islam consulaire, avec une influence de l'étranger. Il a notamment programmé la disparition des imams détachés en 2024 et instauré dans la loi sur le séparatisme une plus grande transparence en matière de financement. Enfin, il ne veut pas d'un islam trop institutionnel et parie sur des représentants de terrain. Mais il ne peut pas non plus construire une représentation de l'islam de France seul dans son coin, lui qui défend la laïcité à la française et n'est pas supposé s'occuper de l'organisation interne des religions.
Ni structure officielle puisqu'il n'a pas d'existence juridique, simple nouveau "format de dialogue", le Forif, qui se tiendra pour la première fois samedi, est le résultat de ces ambitions contradictoires. Le programme de la journée en témoigne : la matinée sera consacrée à des groupes de travail, composés d'une centaine de personnes issues du terrain et de personnalités qualifiées, suivies d'une plénière, l'après-midi se clôturant par une intervention de Gérald Darmanin. Le tout étant l'émanation des assises départementales qui se sont tenues au printemps dernier sous l'égide des préfets. Quatre thématiques ont alors été identifiées : les imams, l'application de la loi séparatisme, les aumôneries et la sécurisation des lieux de culte et les actes anti-musulmans. Un vivier de 200 personnes a été constitué pour continuer à travailler, deux réunions ont eu lieu en janvier et des synthèses rédigées pour alimenter la rencontre de samedi.
Mais le projet de Forif présente plusieurs faiblesses. Première d'entre elles, la représentativité de ses membres. L'exécutif a souvent mis en avant la faible représentativité du CFCM, rappelant qu'aux dernières élections, seul un millier de mosquées sur les 2600 à 2800 lieux de culte existant avait participé. Le Forif, lui, n'est pas issu d'un processus électoral car la constitution du corps de votants et sa légitimité auraient pu donner lieu à des débats infinis. Mais la solution retenue n'est pas plus convaincante : une partie des délégués ont été désignés par les associations départementales, mais d'autres par les préfets eux-mêmes lorsqu'il y avait mésentente dans les instances locales. Le critère ? Que ces personnes avaient l'air d'avoir des choses à dire sur l'une des quatre thématiques de travail.

Les déchirements du CFCM ont eu raison de son existence. Ici, Mohammed Moussaoui (2G), son président, à la sortie de l'Elysée le 18 janvier 2021.
© / afp.com/Ludovic MARIN
Leur légitimité risque d'être d'autant plus questionnée que certains des participants tiennent à rester discrets et ont demandé que leurs noms ne soient pas rendus publics. Même la désignation des rapporteurs des sessions de samedi - un ou deux par groupe de travail - s'est avérée compliquée. Dès lors, quel poids peut avoir leur parole et leurs choix sur l'ensemble de la communauté musulmane ? Le consensus est d'autant moins évident que l'Etat assume de n'avoir convié que les profils qui sont prêts à discuter, et pas "ceux qui vont prendre leurs ordres ailleurs", ce qui de facto laisse à la porte les profils les plus critiques ou les plus extrêmes qui pourraient être tentés demain de déstabiliser l'ensemble.
Enfin, le Forif de samedi ne réglera aucune des questions les plus importantes. Certes, il est envisagé de créer une autorité cultuelle de désignation des aumôniers, mais rien n'est dit sur sa future composition, ni sur la manière de lui donner assez de crédibilité pour éviter de nouvelles querelles, comme celles qui, par le passé, ont abouti à la désignation d'aumôniers concurrents pour un même lieu. La même difficulté surgira à terme pour la certification des imams. Enfin, jugée trop conflictuelle, la question des financements a été pour l'instant laissée de côté. Le choix a été fait de définir les besoins avant de parler argent, au risque de ne pas trancher le seul vrai sujet.
Le Forif n'ayant pas d'existence légale, ni " de chef", insiste-t-on de sources proches du dossier, se pose la question de l'autorité morale capable, demain, de trancher un différend ou de défendre une position commune auprès de l'ensemble des croyants. Comment éviter que des points de vue divergents apparaissent ? Les questions sans réponse sont innombrables : que se passe-t-il entre deux réunions annuelles du Forif ? A quelle porte peut-on frapper ? Certains pointent le risque de voir le pouvoir de la Grande mosquée de Paris se renforcer puisque ce sera l'un des rares endroits identifié par les croyants et qu'ils se tourneront naturellement vers elle en cas de difficulté théologique ou administrative.
Du côté du gouvernement, on a conscience que la solution proposée n'est pas parfaite, mais on marche sur des oeufs, en tentant d'impulser sans ordonner, orienter sans faire "à la place de" au nom de la laïcité. Il y a pourtant urgence alors que se déploient sur les réseaux sociaux des messages simples, pour ne pas dire simplistes, très nettement influencés par des puissances étrangères, en particulier par l'Arabie saoudite. Ces vidéos viennent chahuter et concurrencer les imams "en vrai", qui font régulièrement part de leur désarroi et de leur incapacité à contrer ce phénomène. Une question cruciale qui ne peut être simplement résolue par "un échange de bonnes pratiques", au rythme irrégulier, entre acteurs de terrain, d'aussi bonne volonté soient-ils. Mais sans doute y avait-il urgence à ne pas laisser l'impression d'un grand vide après avoir annoncé la mort du CFCM.
