Alors que Novembre sort sur les écrans ce mercredi 5 octobre, l'heure est à l'harmonie. Les critiques saluent ce long métrage au plus près de la réalité mais sans voyeurisme ; les spectateurs espèrent y trouver le même plaisir de cinéma qu'avec Bac Nord, il y a quelques mois, du même Cédric Jimenez. La récente polémique est oubliée. Pourtant, le choix de la production de Novembre de faire apparaître un foulard sur la tête d'une femme qui n'est pas voilée dans la vraie vie ne cesse de nous tarauder.
On ne connaît pas les raisons qui ont conduit à un tel choix alors que le film s'inspire de faits et personnages réels. Un accord entre avocats a permis d'apaiser la témoin choquée de l'image qu'on renvoyait d'elle en rappelant que "certains éléments sont fictionnels". Peut-être s'agissait-il d'ignorance. Ou d'une volonté de "bien faire" en opposant les islamistes qui ont commis et soutenu les attentats de 2015 aux "bons musulmans" qui jouent le jeu de la République. Mais on ne peut pas s'empêcher de se demander si la production n'a pas agi ainsi dans une forme de réflexe presque inconscient qui conduit à confondre femme musulmane et voile, maghrébin et islam.
Le stéréotype n'est pas l'apanage du seul scénariste, réalisateur ou producteur du film. Il nous imprègne tous et c'est bien là l'inquiétant. Désormais, une personne originaire du Maghreb ou du Moyen-Orient peut-elle être autre chose qu'un musulman revendiqué ? Lui accorde-t-on encore la possibilité d'une foi personnelle, vécue strictement en privé ? Ou le droit à une stricte laïcité ? Comme si ceux qui, dans l'islam, réclament toujours plus de piété, de halal et de voilement avaient gagné. Y compris dans nos esprits.
Maghrébin laïc, musulman séculier : même la sémantique hésite
On le voit dans le glissement sémantique qui s'est opéré en quelques décennies. Lorsque nous étions jeunes, nos copains étaient "des Français de culture musulmane". L'expression disait leur réalité : ils évitaient de fumer pendant le ramadan sans pour autant jeûner pendant un mois. Une vie de non-croyants respectueux des traditions familiales, comme leurs amis issus de familles catholiques fêtaient Noël sans aller à la messe et ceux ancrés dans la tradition juive respectaient le jeûne de Kippour sans marquer les autres fêtes. Désormais, au moment de choisir notre vocabulaire, on hésite. Entre Maghrébin laïc et musulman séculier. On craint d'être réducteur ou à côté de la plaque.
Sur ces Français d'origine maghrébine, le regard est toujours un peu autre. Parce que certains croyants musulmans imposent un strict respect des règles et des interdits religieux, on enferme tous ceux qui leur ressemblent dans les mêmes dogmes. Tu ne fais pas le ramadan ? Tu ne portes pas le voile ? Les questions sonnent comme un reproche, comme deux manières de dire, tu n'es pas un(e) bon(ne) musulman(e). Que répondre alors ? Affirmer son athéisme n'est pas toujours chose facile. Pour ceux qui ne se revendiquent d'aucun dieu, même les questions les plus innocentes prennent l'allure d'un piège. Combien de fois des gens issus de l'immigration maghrébine se sont-ils entendu conseiller par une boulangère gênée de ne pas choisir ce sandwich-là parce qu'il contenait du porc ? Souvent, ils n'osent même pas répondre "et alors ?" pour ne pas vexer une commerçante dont ils devinent qu'elle voulait bien faire.
Comme la boulangère, nous sommes désormais un certain nombre à ne plus vouloir commettre d'impair. A vouloir prévoir un repas compatible avec les interdits religieux, comme nous acceptons d'enlever le lard de la quiche quand des végétariens viennent déjeuner. L'heure est à l'ultra-respect des désirs et des modes de vie de chacun. On nous le répète si souvent - et on nous reproche la moindre erreur avec une telle vigueur - qu'on y prête désormais une attention démesurée. Au point de faire de l'athéisme de notre voisin maghrébin, un impensé. Peu à peu, nous nous sommes installés dans cette grille de lecture, qui assigne un visage, une origine, des traits à une religion. Nous nous revendiquons athées, mais nous refusons de partager la case avec d'autres. C'est à ce titre que l'on regrette le choix fait par la production du film Novembre : il nous tend un triste miroir de nos pensées et de nos préjugés. Il a aussi la vertu de nous en faire prendre conscience.
