Entre la cuisine, le sport ou la lecture, certains Français ont choisi les jeux d'argent en ligne pour tromper l'ennui. Après un mois de confinement, il s'avère que le nombre d'adeptes, notamment de poker en ligne, a bondi. Le 14 avril, l'Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel) s'alarmait en effet de l'explosion du nombre de joueurs sur les plateformes spécialisées ainsi que des mises importantes, mettant en garde contre les risques d'addiction.
Car le confinement se révèle être un moment très propice au jeu, et pourrait même être le facteur déclencheur de l'arrivée de nouveaux participants : si l'Arjel tire la sonnette d'alarme, c'est qu'il existe désormais plus de 500 000 comptes de joueurs actifs sur les sites agréés, contre 300 000 avant le confinement. En cause principalement, le transfert qui s'opère depuis l'arrêt des compétitions sportives. "Dans cette période de confinement, l'offre de paris sportifs et de paris hippiques est extrêmement limitée", explique l'Arjel. Bon nombre de joueurs ont donc tendance à se reporter sur d'autres jeux, et particulièrement sur le poker.
Jeu et confinement, amis intimes
"On ne sait pas encore vraiment si cette pratique attire des personnes qui n'y étaient pas sensibles auparavant, ou si c'est surtout que les joueurs d'avant le confinement se mettent à jouer encore plus", explique pour sa part la députée LREM Olga Givernet, à l'initiative de la proposition de loi pour créer une autorité "indépendante et unique" afin de réguler les jeux d'argent.
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Toujours est-il que "c'est une période où on a plus de temps à consacrer au jeu", explique Bernard Antoine, addictologue en région parisienne : "C'est ce qu'on appelle un mécanisme compensatoire. Le cerveau humain n'est pas fait pour vivre dans l'inconnu qu'implique une mise en confinement. Des personnes qui ne jouaient pas avant, par manque de temps, peuvent se mettre à jouer pour trouver du réconfort. C'est une des façons de faire face à l'ennui dans une période très anxiogène."
Les dépenses triplent
Plus de joueurs - de poker notamment - donc, et qui misent des sommes plus importantes. Le régulateur a en effet remarqué "une pratique plus intensive et un produit brut des jeux qui a sensiblement augmenté", depuis plusieurs semaines. "La dépense des joueurs sur l'ensemble du marché a quasiment triplé en quelques semaines", précisait Charles Coppolani, président de l'Arjel, sur Franceinfo, passant de 5 millions d'euros hebdomadaires à 15 millions la semaine passée. Quant au poker, "le volume de chiffre d'affaires a été multiplié par 2,5", détaillait-il encore.
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"Il est vrai que, en ayant plus de temps libre et en passant plus de temps chez eux, les joueurs sont tentés de miser plus d'argent", soulève la députée Olga Givernet. Un avis que partage l'addictologue, qui explique que, dans certains cas, le jeu peut entraîner un phénomène compulsif : "Au bout d'un moment, on ne peut plus s'arrêter et on tombe dans un piège."
L'Autorité de régulation des jeux en ligne a justement appelé les opérateurs agréés - il en existe 13 au total - à "faire preuve d'une grande vigilance", notamment en évitant de "multiplier les incitations au jeu par les bonus", susceptibles d'entraîner encore plus les concernés. De même qu'elle les invite à surveiller les joueurs dont le comportement pourrait révéler une perte de contrôle, et à se rapprocher d'eux pour leur dispenser des conseils de prévention.
Des offres illégales qui se multiplient
En France, les jeux en ligne regroupent trois secteurs distincts : les paris hippiques, les paris sportifs et les jeux de cercle - comme le poker. Cette pratique très réglementée n'inclut pas les jeux de casino, qui restent interdits sur Internet. "Aucun site proposant des jeux de casino et des machines à sous n'est légal en France", précise l'Arjel, qui prévient que "beaucoup de joueurs qui fréquentent ces sites illégaux ne se font jamais payer leurs gains et ne sont pas protégés s'ils perdent le contrôle de leur jeu".
Seulement, "le sentiment d'ennui provoqué par le confinement et la suspension de la majorité des compétitions sportives pourraient inciter certains joueurs à se tourner vers l'offre illégale", déplore l'autorité. D'autant plus que, depuis le début du confinement, ces offres ont tendance à se multiplier, comme l'explique Olga Givernet : "On nous alerte sans cesse sur de nouveaux jeux illégaux qui fleurissent sur Internet et qu'il est très difficile de réguler."
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"Dès que vous avez une souffrance ou une faiblesse, vous avez des gens qui en profitent. Et c'est très simple de toucher des joueurs enfermés chez eux et tentés", ajoute Bernard Antoine. Contre ce "basculement mécanique" des parieurs sportifs vers le poker ou les jeux illégaux, une seule solution, la prévention. "Malheureusement, l'ANJ [l'Autorité nationale des jeux], chargée de réguler l'ensemble des acteurs du secteur et de prévenir les activités frauduleuses, n'est toujours pas en place", déplore Olga Givernet, qui a porté le projet.
Quant à l'après, la députée estime qu'"il faudra suivre les personnes les plus sujettes aux addictions afin de voir si elles reprennent un rythme normal et changent leurs habitudes de jeu". L'addictologue, lui, ne cache pas son inquiétude et se dit convaincu que le confinement laissera plus que de simples mauvaises habitudes.
