Tout juste un siècle après la parution en Italie de La Pédagogie scientifique qui l'a rendu célèbre dans le monde entier, l'enseignement de Maria Montessori demeure d'actualité. Dans un livre qu'elle lui consacrent, Patricia Spinelli, directrice de l'Institut Supérieur Maria Montessori et Karen Benchetrit, journaliste, examinent à la loupe cette approche pédagogique révolutionnaire. Et proposent aux parents "un autre regard sur l'enfant", de la naissance à six ans.
En quoi la pédagogie de Maria Montessori reste t-elle résolument moderne?
Nous vivons dans des "sociétés agitées" comme le dit le pédo-psychiatre Bernard Golse, où le culte de la performance et de la réussite passent avant tout. L'enseignement de Maria Montessori nous permet de revenir aux choses essentielles. Il nous donne en effet les clés pour comprendre comment se construit la confiance intérieure de l'enfant et l'estime de soi, dès la naissance. Aujourd'hui, l'éducation se réduit souvent à l'apprentissage et à l'accumulation de savoirs. Soumis à la pression des parents, les élèves, même petits, développent un stress croissant et des difficultés de concentration.
Que conseiller aux parents?
Une chose simple: apprendre à regarder l'enfant. Aujourd'hui, les parents consacrent trop peu de temps à observer leurs enfants et c'est pourtant un préalable indispensable si l'on a le désir réel de communiquer avec eux. Quand on prend le temps de regarder un nouveau-né, on remarque qu'il se concentre sur des petites choses, qui constituent "son" langage. Cinquante ans avant Françoise Dolto, Maria Montessori a démontré que le nouveau-né possède une vie psychique propre, que l'enfant, même petit, n'est pas un adulte en miniature mais qu'il a, au contraire, des besoins qui lui sont propres. C'était une vision de l'enfant totalement révolutionnaire pour l'époque. Et elle le reste encore à plus d'un titre.
Qu'est-ce qui caractérise la "méthode" Montessori?
Contrairement à une idée répandue, ce n'est pas une méthode d'apprentissage mais une aide formidable au développement de l'enfant dans le respect de ses rythmes et de ses besoins propres. Son originalité tient à sa conception de la liberté dans l'éducation. La liberté qui est accordée à l'enfant d'agir "pour se construire" l'est toujours dans un cadre précis. Et c'est cette liberté bien comprise qui fait naître chez l'enfant une véritable discipline intérieure. Les visiteurs qui découvrent les écoles Montessori sont souvent frappés par le calme qui s'en dégage.
Les enfants y sont libres de bouger et de choisir leur activité dans un environnement pensé pour eux, soigneusement préparé. Maria Montessori a montré l'importance pour le développement harmonieux de l'enfant d'un environnement qui soit ordonné, afin de répondre au besoin de sécurité et d'autonomie de l'enfant. On utilise des vrais objets à la mesure de l'enfant, adaptés à sa taille et à sa force. Un vrai petit balai vaut mieux qu'un jouet imitant l'original.
A votre avis, quelles sont les erreurs les plus fréquentes commises par les parents?
Trop souvent, nous interrompons l'enfant dans ce qu'il est en train de faire. Nous sommes trop pressés. Nous ne sommes pas attentifs à l'activité spontanée dans laquelle l'enfant s'investi. Pourtant, le nouveau-né est un être extrêmement concentré sur tout ce qu'il découvre. Ne croyez pas qu'un enfant de quelques semaines couché sur le dos soit inactif! Si on l'observe, on s'aperçoit qu'il est en train d'écouter les bruits de la maison ou bien de fixer son attention sur un objet à proximité. Ce sont nos interventions qui cassent sa capacité naturelle extraordinaire à se concentrer.
Un autre conseil?
Trop souvent aussi, nous décidons de faire les choses à la place de l'enfant. Nous pensons qu'il est trop petit, qu'il ne va pas y arriver. Or, ce n'est pas le résultat qui compte mais tout le processus qu'il met en oeuvre pour tendre vers ce résultat. C'est là que se situe l'apprentissage. Les tout-petits enfants éprouvent le besoin naturel de faire les choses par eux-mêmes. C'est en répétant le geste des dizaines de fois, en exerçant leur mouvement, qu'ils forgent leur confiance en eux. Maria Montessori résume cela par une simple formule: "Aide moi à faire par moi même". Et elle va plus loin lorsqu'elle ajoute: "Toute aide inutile est une entrave au développement".
La liberté motrice est selon elle capitale pour l'épanouissement de l'enfant, pour sa construction harmonieuse. Faut-il en conclure que le lit à barreaux est néfaste?
Le fait est qu'il bride la liberté de mouvement de l'enfant. Maria Montessori conseillait de faire dormir le bébé sur un matelas dès l'âge d'un mois. De la même manière, il ne faut pas prolonger inutilement l'utilisation de la poussette lorsqu'un enfant peut marcher. Dès qu'il a passé le stade de la station debout, l'enfant doit pouvoir exercer son mouvement aussi souvent que possible. Il est à la conquête du monde!
Que pensez-vous de l'utilisation des jouets?
Jouer, c'est bien sûr très important pour l'enfant mais le trop-plein et la sur-stimulation sont toxiques. Autre remarque: quand l'enfant s'investit émotionnellement avec un jouet de mauvaise qualité et qu'il se casse, il en ressent une grande frustration. Mieux vaut donc choisir des objets de bonne qualité, qui dureront. Si on les observe vraiment on se rend compte que les jeunes enfants préfèrent les activités aux jouets. Ce qu'ils aiment par-dessus tout, c'est réaliser des actions qui ont du sens et qui les inscrivent dans le monde des grands.
Passer l'aspirateur, laver la vaisselle, vider le sac de courses, découper des fruits, arroser des plantes: toutes ces activités de la vie courante les aident à se construire. Dans les écoles Montessori, les enfants apprennent à faire du pain dès l'âge de 3 ans. Ils adorent. Laissons les enfants nous accompagner dans des tâches de la vie de tous les jours autant que possible. C'est le moyen le plus sûr de leur permettre de bien se développer.