Des mains qui se tordent. Des mains usées, parfois un peu sales, aux ongles noirs et aux blessures mal cicatrisées. Des mains qui en disent long sur ces hommes poursuivis devant la justice et dont on ne verra rien d'autre que des extrémités nerveuses. Des mains qui prennent place dans une expérience quasi inédite en France, la diffusion d'image de procès récents à la télévision. Mercredi soir, le 19 octobre, France 3 lance, en effet, une série de documentaires intitulés "Justice filmée en France". Le premier épisode s'installe à la cour d'appel d'Aix-en-Provence pour suivre deux affaires. L'une concerne un homme poursuivi pour conduite en état d'ivresse et violences sur sa compagne et son fils. La seconde, un réparateur jugé pour homicide involontaire après la mort de la passagère d'une moto sur laquelle il est intervenu peu de temps avant.

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Le tournage de ces documentaires a été rendu possible par la loi pour la confiance dans l'institution judiciaire de 2021. Initiée par Eric Dupond-Moretti, l'idée a suscité moult débats, protestations et inquiétudes. Des précautions ont été imposées par le ministère de la Justice : consentement préalable et avant diffusion, affaires définitivement jugées, droit à l'oubli au bout de 5 ou 10 ans. A ces conditions, il est désormais possible d'enregistrer, de filmer et de diffuser des audiences pour un "motif d'ordre pédagogique" alors que jusqu'alors, les tournages dans les prétoires n'étaient autorisés qu'à titre très exceptionnel, "pour l'histoire". C'est ainsi que le procès du 13 novembre fut, des années après celui de Klaus Barbie et quelques autres, enregistré mais la diffusion des images ne sera pas autorisée avant des décennies.

Trente ans après "Justice en France"

On se souvient qu'en 1991, Daniel Karlin et Tony Lainé avaient livré un formidable travail qui s'appelait déjà "Justice en France". Neuf épisodes de 90 minutes pour lesquels ils avaient posé leurs caméras dans différents lieux et suivi des procédures de bout en bout. Ceux qui prendront le temps de regarder l'actuelle série de France 3 retrouveront la sensation éprouvée alors d'être plongés au coeur d'une machine judiciaire que nous connaissons finalement assez peu. On y découvre des magistrats parfois condescendants à l'égard de prévenus qui montrent par leur langage et leur élocution à quel point ce monde est loin de celui dans lequel ils évoluent. On y observe une justice qui oscille entre émotions et froideur, entre ennui et volonté d'éduquer. On y écoute des avocats plus ou moins préparés défendre ce qui n'est pas vraiment défendable. Entre deux séquences issues des audiences, le chroniqueur judiciaire Dominique Verdeilhan, une avocate et un magistrat éclairent ce que l'on vient de voir : qu'est-ce qu'une cour d'appel ? Un procureur ? Un sursis probatoire ? La volonté de faire oeuvre de pédagogie est si présente que cet aspect finit par prendre le pas sur les extraits d'audience. Ceux-ci sont trop courts pour qu'on comprenne bien ce qui se joue dans la salle du tribunal. Le choix de commencer la série par une cour d'appel plutôt que par des audiences en première instance ne facilite pas la leçon civique.

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Le documentaire de Laetitia Ohnona, diffusé en août par LCP et consacré à une cour criminelle départementale, échappait à cet écueil. Il ne s'intéressait qu'à une seule affaire, celle d'un inceste, sur un format de 52 minutes. Un rythme qui laissait le temps de montrer sans voyeurisme ce qu'est un procès pour viol. En particulier, lorsqu'il s'agit d'un enfant de sept ans et d'un père soupçonné d'inceste. Mais aussi les difficultés à obtenir des éléments de preuve et l'indispensable délicatesse d'une présidente sur un sujet aussi lourd. Le temps enfin d'interroger cette nouvelle forme de justice. Jusque-là expérimentales, généralisées en 2023, les cours criminelles départementales sont amenées à remplacer les cours d'assises pour juger des faits prédéfinis. Ce sont alors cinq magistrats professionnels qui statuent en lieu et place des jurés populaires. Entre deux extraits d'audience, chacun des acteurs (présidente de la cour, avocats de la défense et des parties civiles, procureur... ) donne son avis sur ce que change cette cour dans le déroulé d'un procès. Y a-t-il plus d'acquittements ? Moins d'émotion ? N'entend-on pas moins de témoins et d'experts ? La justice est-elle vraiment aussi bien rendue ? On n'aura pas de réponse définitive, mais des questions importantes sont posées.

Tous ces films et documentaires ont pour ambition de "faire entrer la justice dans le foyer des Français". Y parviendront-ils ? On ne peut s'empêcher de douter au regard de l'horaire de diffusion retenu par France 3, 23 heures un mercredi soir. Du côté de la chaîne, on rétorquera sans doute que c'est une bonne fenêtre et qu'il y a toujours possibilité de voir le film via la plate-forme de replay. Pas faux. Mais pour convaincre le public d'abandonner les séries criminelles addictives, où la justice souvent d'inspiration anglo-saxonne est un théâtre, les jurés, douze dans un box après avoir juré sur la bible de dire toute la vérité, rien que la vérité, on se demande s'il n'aurait pas fallu davantage de solennité et d'ambition pour la première diffusion. On verra si ces travaux, qui n'ont pas démérité, loin de là, parviennent à atteindre leur but premier : toucher l'ensemble des Français et pas seulement ceux que la justice intéresse déjà.