Depuis le début de l'invasion russe, le 24 février dernier, plus de 3,8 millions de personnes ont fui l'Ukraine. Notamment des femmes et des enfants. Prostitution, enlèvement de mineurs... Les organisations sont nombreuses aujourd'hui à alerter sur les risques de traite d'êtres humains aux frontières. Décryptage de la situation avec Céline Schmitt, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en France.
L'Express : Quels sont les enjeux de la crise migratoire liée à la guerre en Ukraine ?
Céline Schmitt : Tout d'abord, son ampleur. Il y a d'autres crises qui provoquent le déplacement forcé de populations dans le monde en ce moment. En Afghanistan, par exemple, plus de 3 millions personnes sont déplacées à l'intérieur du pays et plus de deux millions de réfugiés ont fui, notamment dans des pays voisins. La Syrie est aujourd'hui le pays qui connaît le plus grand exode, avec plus de 7 millions de réfugiés.
Mais la guerre en Ukraine a provoqué le déplacement de population le plus rapide depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En quatre semaines, près de 3,8 millions de personnes ont fui le pays et plus 6,5 millions se sont déplacées à l'intérieur. Au total, ce sont plus de 10 millions de personnes, soit plus d'un quart de la population, qui ont déjà quitté leur foyer.
Ensuite, cette crise migratoire se caractérise par les profils des personnes qui fuient le pays : 90% des réfugiés sont des femmes seules, des mères avec enfants, ou des enfants non accompagnés. Les pères et les maris, eux, sont restés en Ukraine [NDLR : pour combattre]. Les Nations unies évaluent à 1,5 million le nombre d'enfants qui ont quitté le territoire.
Êtes-vous aujourd'hui inquiets pour la protection et la sécurité de ces personnes ?
Oui clairement, on l'est. Très vite, nous avons alerté les autorités et institutions au niveau international sur ce sujet. D'abord parce que l'exil rend plus vulnérable les personnes qui fuient avec très peu de choses et qui arrivent choquées. L'expérience nous fait ensuite malheureusement dire que les femmes sont plus exposées que les hommes aux risques de violences sexuelles et d'exploitation sur les routes de l'exil, notamment lorsqu'elles voyagent seules.
Des associations ainsi que la presse se sont par ailleurs déjà fait l'écho de plusieurs possibles cas d'abus sur le terrain depuis le début de la crise. La guerre en Ukraine entraîne avec elle une crise de la protection.
Comment se manifeste l'exploitation des êtres humains sur les routes de l'exil ?
Les formes d'abus peuvent inclure de la violence, y compris sexuelle, le travail forcé, la criminalité. Autre point de vigilance pour nous : l'encadrement des initiatives solidaires et bénévoles. Non pas pour les diminuer ou les décourager - l'élan de générosité est remarquable et nous en sommes très reconnaissants -, mais pour justement écarter les risques de comportements malveillants et mettre en place dès le départ des garanties.
Il est par exemple très important que les systèmes de protection nationaux de l'enfance soient mobilisés et que les enfants non accompagnés soient accueillis en priorité par des familles d'ores et déjà accréditées, le temps qu'on retrouve leurs parents - un travail fait notamment en partenariat avec la Croix-Rouge.
Que faut-il faire aujourd'hui pour prévenir ces abus ?
Plusieurs choses. La première peut sembler basique mais elle est primordiale : il faut d'abord s'assurer que les personnes en question aient bien conscience de ces risques. Le fait de leur donner des informations sur leurs droits et leurs obligations, et de les prévenir des dangers potentiels qu'ils peuvent rencontrer, est en soi déjà une protection. On a lancé la campagne "Stay Safe" ("Restez en sécurité" en français) pour ça notamment. Des flyers, avec des conseils - comme ne jamais donner ses documents d'identité, ne pas accepter d'être séparé de sa famille, faire attention aux offres trop belles pour être vrai en matière d'offre d'hébergement ou de travail, etc. - ont été distribués en ukrainien, en russe et en anglais.
Il est ensuite très important que le déplacement et l'accueil de ces populations soient encadrés par les autorités et les associations compétentes des pays de transit et d'exil. Pour soutenir ces réponses nationales, nous avons, au HCR, renforcé nos équipes sur le terrain. Par exemple nous mettons en place des "points bleus" : une cinquantaine sont en train d'être déployés en Pologne, en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie, non loin des frontières avec l'Ukraine. Le dispositif, créé pour la route des Balkans en 2016, est un endroit sûr pour les enfants seuls et les familles, et doit permettre aux personnes vulnérables d'accéder à des services (premiers secours, Internet, orientation) dans des lieux sûrs et bien identifiables.
L'enregistrement des personnes qui fuient est par ailleurs essentiel, notamment pour repérer les enfants seuls. Il faut savoir que les personnes venant d'Ukraine n'ont pas besoin de visa pour entrer dans l'Union européenne et ont quatre-vingt-dix jours de liberté de circulation. Si beaucoup parmi eux savent déjà où ils se rendent - ils cherchent à rejoindre des amis proches ou de la famille, et c'est tant mieux -, et ne s'enregistreront que dans les semaines à venir auprès des autorités compétentes, d'autres peuvent disparaître des radars. Ils sont ainsi plus vulnérables face à des attentions malveillantes.
