Caché par un recoin de mur, Dimitriu guette les deux vigiles, tout de noir vêtus, qui surveillent désormais l'entrée de ce qui fut à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) le plus grand bidonville "rom" de France. Cette fois, c'est certain, ses cousins ont été évacués. Les derniers occupants, une trentaine de personnes au total, ont été expulsés le matin même et, dans quelques heures, les galetas de tôle, de bois et de carton qui ont accueilli jusqu'à 700 Roms roumains seront détruits par les pelleteuses. Où sont-ils partis ? Dimitriu n'en sait rien. Peut-être dans un autre camp de la banlieue parisienne, peut-être en Roumanie, expulsés par les autorités françaises. Il le saura bientôt, mais il n'a, en revanche, aucune chance de récupérer le Caddie de supermarché équipé d'une sorte de brasero et qu'il avait laissé à la garde de sa famille. Avec cet attelage de fortune, il vendait du maïs grillé à la sortie du métro Porte-de-Clignancourt. Son "gagne-pain" va finir broyé par les engins de chantier.
Venue de la région de Timisoara, en Roumanie, sa famille était installée depuis plus de cinq ans dans ce campement. Les premiers arrivés avaient occupé le bâtiment de trois étages abandonné par EDF et les derniers débarqués avaient, peu à peu, colonisé le terrain environnant, dans cette zone des docks coincée entre la Seine et une usine de retraitement des ordures. C'est là que le cousin dépeçait des postes de télévision récupérés dans les décharges pour en extraire quelques grammes de métal. C'est là que toute la famille, dont les deux petites filles, Bianca et Violetta, survivait, dans un décor de pays du tiers-monde où les rats qui filent entre les pieds dans les ruelles de ce village de carton et de boue sont si pelés qu'on les devine malades...
Quelques familles, 94 personnes au total, ont été retenues pour un programme de réinsertion et installées, un peu plus loin, dans des caravanes. Les autres, 600 environ, se sont réparties dans d'autres camps, une centaine en France, ou bien sont rentrées en Roumanie en échange d'une aide financière. Une incitation au seul bénéfice des chiffres du ministère de l'Immigration, clament les opposants à la politique gouvernementale pour qui ces expulsions à répétition servent surtout à remplir l'objectif de 25 000 renvois d'étrangers en situation irrégulière fixé par Nicolas Sarkozy. D'autant que les expulsés sont soupçonnés de revenir rapidement. Depuis janvier 2007, les Roms bénéficient, comme tous les autres Européens, du droit de libre circulation dans les 27 pays de l'Union. "Leur expulsion n'est possible que s'ils contreviennent à l'ordre public ou s'ils représentent une charge déraisonnable pour le système d'aide sociale", rappelle-t-on au ministère de l'Immigration.
Du coup, l'essentiel des retours se fait dans un cadre humanitaire, précise Guillaume Larrivé, directeur adjoint du cabinet du ministre de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale, Brice Hortefeux. Il revendique, pour les cinq premiers mois de l'année, le renvoi dans leurs pays, moyennant 300 euros d'aide pour chaque adulte, de 4 555 Roumains et 557 Bulgares. Les efforts du ministère vont désormais porter sur le développement de la coopération afin d'inciter les Roms à demeurer dans leurs pays d'origine. Répondant, en avril dernier, aux critiques que lui adressait le collectif Romeurope, le ministre avait précisé qu'il avait rencontré Ioan Gruia Bumbu, président de l'Agence nationale pour les Roms de Roumanie, "afin de définir les modalités pratiques d'une meilleure intégration [des Roms] dans leur pays".
Les Roms restent les plus pauvres des plus pauvres
Cette logique, qui privilégie l'aide à l'implantation locale, s'oppose à celle qui voudrait que les pays européens facilitent leur circulation et leur assimilation dans les pays "visités". Ce débat devrait être au coeur de la réunion européenne qui se tiendra le 16 septembre prochain à Bruxelles. Dirigées par le financier international et mécène George Soros, les discussions porteront sur la construction d'un partenariat européen visant à faciliter l'intégration des Roms. Et Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville, défendra les propositions françaises. "Au-delà du seul dossier rom, cette conférence devrait nous permettre d'amoindrir les difficultés de l'ensemble des gens du voyage", confie son entourage. Outre les nouveaux arrivants fuyant la misère des pays de l'Est, de 300 000 à 500 000 personnes issues de communautés tsiganes ou manouches sont présentes en France depuis de longues années. D'où l'idée d'un programme comportant l'amélioration des possibilités de domiciliation et de circulation ou encore l'accès au droit de vote sous certaines conditions.
Pour l'heure, les Roms demeurent stigmatisés, en Italie, par le gouvernement de Silvio Berlusconi et désignés, au Portugal, comme "des personnes mal vues socialement, marginales, perfides". Méprisés en Russie, jugés indésirables dans de multiples pays d'Europe, les Roms restent les plus pauvres des plus pauvres. Vendus comme esclaves dans les Balkans jusqu'au siècle dernier, ils comptent pourtant parmi les plus vieux habitants de l'Europe.
