Je parlais de campagne électorale dépressive, la soirée électorale fut à la hauteur : lugubre et en sourdine. Les électeurs d'Emmanuel Macron n'osaient pas afficher leur victoire, et ceux contre Marine Le Pen en voulaient tant au président élu qu'ils voulaient déjà le détrôner. Le débat n'a fait qu'accentuer l'absence de confrontation d'idées, malgré deux visions diamétralement opposées. L'entre-deux-tours fut une bataille d'étiquettes.

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"Marine Le Pen est-elle ou non d'extrême droite ?" fut la grande question anxiogène et contre-productive de cette campagne électorale. Accepter que le RN soit dorénavant un parti populiste de gauche pour l'économie et le social, de droite pour la sécurité et l'immigration n'enlève rien à sa volonté de louvoyer avec l'Union européenne jusqu'au Frexit, de se rapprocher de Viktor Orban l'illibéral ou de dessiner un avenir commun avec Vladimir Poutine. Résultat : l'entre-deux-tours s'est résumé à exagérer le danger de l'extrême droite (l'arrivée du RN va tuer les pauvres version Gérald Darmanin, ou va tuer tous les LGBT version Alice Coffin, ou Marine Le Pen aura accès aux codes nucléaires pour L'Obs), et peut-être que la gueule de bois du second tour tient à ces fracassantes annonces apocalyptiques qui n'ont pourtant pas empêché plus de 14 millions de nos concitoyens de voter pour Marine Le Pen. Chacun est resté dans son confortable couloir d'influence, personne n'écoute plus l'adversaire, les hurlements paniqués ne servant qu'à flatter ceux qui sont déjà convaincus.

Goût de cendre dans l'arrière-gorge

Le mépris envers les électeurs du RN - ces empêcheurs de voter en rond - qui confisqueraient le choix démocratique en exerçant justement leurs droits ; le florilège des "ni-ni" - une spécialité française depuis l'Occupation - porté par des étudiants en science politique privilégiés qui, de toute évidence, n'ont pas suivi leurs cours, car l'issue de l'élection sera effectivement l'un ou l'autre ; les sorties rancunières et dangereuses de Mélenchon qui, après avoir craché sur la monarchie présidentielle antidémocratique, change de pied en expliquant que finalement le président compte pour du beurre et que seul importe le Premier ministre ; la menace d'une Clémentine Autain en perte de neurones qui explique doctement que si les législatives ne se passent pas comme prévu (la victoire totale de LFI), la rue devra prendre la relève ; une radio publique qui se demande s'il faut restreindre le droit de vote des vieux car ces salauds votent mal en votant Macron ; les médias, dans leur trop grande majorité, qui reprennent ce quasi-slogan de Mélenchon, toujours : "Emmanuel Macron est le président le plus mal élu de la Ve République", ce qui est une fake news pour qui prend la peine de vérifier l'information en trois clics, prouvant par là leur complaisance crasse envers le candidat poutino-compatible. Toute cette irrationalité, ces effets de manches, ces analyses partisanes donc aveugles, toute cette mélasse indigeste ne pouvait que laisser un goût de cendre dans l'arrière-gorge.

Catastrophistes ambitieux

L'après-élection annonce déjà la campagne des législatives, et les politiques redeviennent des politicards inquiets pour leurs postes, leurs salaires, leurs retraites et sont prêts à toutes les trahisons et toutes les compromissions pour en être. Eric Zemmour, entre deux insultes, tend une main trempée dans le cyanure à Marine Le Pen. Les LR, sonnés, se demandent encore où se trouve le nord, et s'accrochent à leurs maillages territoriaux pour espérer un avenir, alors que le programme d'Emmanuel Macron s'accorde à leur mélodie économico-politique historique. Le PS, ce cadavre à la renverse, va faire la manche chez les bébés bobos totalitaires de LFI en jetant le peu qu'il lui restait de dignité par-dessus l'Histoire. Perte de repères, perte de sens, perte du politique.

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Napoléon Bonaparte pensait qu'"on gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus". Le ressentiment et la frustration s'installent, et beaucoup trop de politiques surfent sur la vague du malaise, jettent de l'huile sur le feu de la colère, usent d'approximations pour présenter la France comme un pays inégalitaire, où l'injustice et la misère se sont installées à domicile. L'indécence le dispute au misérabilisme, alors que la France est l'un des pays les plus redistributeurs au monde - mais où la mobilité sociale est au point mort. Ne laissons pas les catastrophistes ambitieux nous entraîner dans le malheur pour tous.