C'est un univers où circulent sans problème les communiqués et les déclarations des membres du Kremlin. Les unités russes en Ukraine ? Des militaires déployés "pour sécuriser ces laboratoires d'armes biologiques". Le président ukrainien Volodymyr Zelensky ? "Un comédien nazi menteur." Les Ukrainiens ? "Des psychopathes." Depuis quelques jours, Silvano Trotta, ufologue devenu star de la "réinformation" sur le Covid, dévoile son vif intérêt pour les questions géopolitiques.
Sur sa boucle Telegram et ses 154 000 abonnés, jusqu'ici essentiellement consacrée au coronavirus, on trouve désormais un déluge de fausses informations sur le conflit ukrainien. Les cercles de la désinformation semblent suivre l'actualité : après le Covid, c'est désormais la guerre en Ukraine - côté prorusse - qui mobilise majoritairement leur attention. Pour comprendre les liens entre antivaccins et réseaux prorusses, entretien avec Antoine Bayet, auteur de Voyage au pays de la Dark Information, publié aux éditions Robert Laffont.
L'Express : Comment expliquer ces liens entre la sphère antivaccins et les réseaux de désinformation prorusses ?
Antoine Bayet : J'ai passé plusieurs mois à essayer de comprendre les ressorts des motivations des personnes qui décrochent tellement de l'information qu'elles vont se mettre à produire un contenu parallèle, une contre-information diffusée hors des circuits traditionnels. J'ai rencontré un peu plus d'une quinzaine de ces acteurs qui produisent de la "dark information" et je les ai beaucoup étudiés au premier semestre de l'année dernière. Pourtant, j'ai été surpris : je ne pensais pas qu'ils se saisiraient d'un nouveau "combat" aussi facilement. Dans les groupes que j'ai pu observer en 2021, on note ainsi ce ralliement à un discours majoritairement pro-Poutine.
Mais il s'inscrit dans des sphères aux motivations différentes : politique, économique, ou personnelle. Prenons l'exemple de la chaîne YouTube "Livre noir", qui, si elle n'est pas une chaîne complotiste, surfe sur ces codes. Ils ont ainsi un agenda et une lecture très politique de la guerre en Ukraine. Autre exemple : quelqu'un comme Silvano Trotta, qui a visiblement senti qu'un certain traitement du conflit allait être populaire parmi ses abonnés. Je n'ai pour l'instant pas identifié de personnes avec des motivations économiques sur le sujet.
Cette adhésion au discours prorusse a cependant été progressive...
Le tournant n'est pas arrivé le 24 février, jour de l'invasion russe, mais une semaine plus tard, quand Russia Today a été interdite en France. Comme dans le cas des antivaccins, qui revendiquaient se mobiliser contre le passe sanitaire, ce blocage a été perçu comme une atteinte à la liberté. Cette valeur est importante dans les deux cas : agitée, elle peut fédérer et faire basculer des gens. Ces personnes s'inscrivent en "contre", jusqu'à verser dans le discours victimaire : "Nous sommes censurés, nous sommes oppressés." Dans leur esprit, ce qui est interdit devient véridique, car si le pouvoir l'a supprimé, c'est qu'il doit vouloir cacher quelque chose.
Ensuite, il ne faut pas oublier qu'il y a souvent deux vitesses dans la diffusion de la dark information. On a d'abord des actions coordonnées, pensées et réfléchies sur Telegram qui s'exportent ensuite sur les réseaux les plus grand public, comme Facebook. Il est donc possible que la contagion du contenu relayant la propagande prorusse se poursuive encore davantage dans les jours qui viennent en dehors de Telegram.
Existe-t-il un "portrait-robot" des Français susceptibles de basculer dans ces sphères ?
Le portrait que j'ai fait est celui de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, souvent plutôt bien éduqués. Les profils sont très variés. Ces "décrocheurs de l'info" en consomment encore. Le début de la pandémie s'est accompagné d'une explosion de l'audience des médias, en même temps que celle d'un groupe Facebook où a beaucoup circulé de la dark information, "Didier Raoult VS Coronavirus". Cela doit nous interpeller, nous, les médias, les journalistes, dans la manière dont nous prenons en considération nos audiences. Des gens peuvent devenir des consommateurs de dark information sans pour autant totalement délaisser les circuits les plus traditionnels.
Le confinement a-t-il joué un rôle dans cette explosion de la dark information ?
Peut-être : des personnes m'ont expliqué avoir été connectées de "six heures à minuit" sur Facebook à ce moment-là. Des groupes se sont sans doute fédérés à cet instant. Mais certains ont basculé avant le confinement. Dans mon livre, je prends notamment l'exemple de Serge Petitdemange, qui dirige le micro-parti Renaissance française. Créateur de vidéos sur YouTube, il avait tenté de monter un happening devant l'Elysée, en 2018, pour "aller chercher Emmanuel Macron". Sa consommation de dark information est bien antérieure à la pandémie.
Les fans de dark information consultent donc toujours les informations "traditionnelles" en parallèle. Une meilleure éducation aux médias pourrait-elle faire évoluer leurs opinions ?
J'adorerais, notamment à la faveur du conflit en Ukraine, que l'éducation aux médias soit un sujet de la campagne présidentielle. C'est un sujet capital qui, pourtant, n'est pas abordé. J'ai notamment échangé avec le député Bruno Studer (Bas-Rhin, La République en marche), qui envisage l'éducation aux médias comme une matière à part entière. Plus qu'une question de moyens, se pose celle de la structure : aujourd'hui, cette éducation dépend surtout de la bonne volonté des enseignants. Il est temps d'accélérer là-dessus.
