En ce lundi 1er août à midi, Hassan Iquioussen, sous la menace d'un arrêté d'expulsion du territoire français pour avoir tenu des "propos haineux" et développé des "thèses antisémites", était toujours en France, selon son avocate, Me Lucie Simon, jointe par L'Express. C'est à partir du début du mois que la mesure visant le prédicateur musulman, prise par le préfet du Nord et validée par une commission ad hoc, le 22 juin, au tribunal judiciaire de Lille, pouvait théoriquement entrer en application, sans possibilité de recours suspensif.

"C'est la stupéfaction, la douche froide", rapporte Me Simon. Son client, âgé de 58 ans, père de cinq enfants, grand-père de quinze petits-enfants, dont le permis de séjour de dix ans, arrivé à échéance, n'a pas été renouvelé, ne s'attendait "absolument pas" à devoir quitter la France sous la contrainte. Lui qui est né en 1964 à Denain, dans le Valenciennois, où son père, venu du Maroc en 1936, travaillait à la mine.

Retrait de nationalité

Bizarrement, Hassan Iquioussen n'a pas la nationalité française. Ou plutôt, il ne l'a plus. Décision du père, qui, voulant garder immaculée l'identité à la fois marocaine et musulmane de son fils, lui a retiré cette part française acquise par le droit du sol et qui lui échappait soudainement à sa majorité. A deux reprises au moins, Hassan Iquioussen tenta de récupérer sa nationalité française, notamment à ses 30 ans, selon une source bien informée. Mais la France, à chaque fois, s'y opposa. Il y avait une raison à cela : très tôt Hassan Iquioussen versa dans l'islamisme. Celui des Frères musulmans.

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Des témoignages recueillis par L'Express permettent de reconstituer la genèse du "prêcheur des cités", le nom sous lequel Hassan Iquioussen se fit connaître et répandit sa vision de l'islam auprès d'un jeune public, dès la moitié des années 1980. Il y a près de quarante ans, Hassan Iquioussen était le petit prince de l'islam. Un ancien compagnon de route raconte à son sujet : "Il a commencé la prédication grosso modo à l'âge de 17 ans, alors qu'il était encore lycéen, développant une pratique religieuse ostensible. Il a d'abord cherché à influencer les copains qui étaient autour de lui. Il est passé ensuite aux discours dans les mosquées. Lui et Hani Ramadan [NDLR : l'actuel directeur du Centre islamique de Genève, interdit de séjour en France depuis 2017] ont été les deux premiers prédicateurs phares en langue française. Hassan Iquioussen jouissait à ses débuts d'une certaine notoriété auprès des musulmans, grâce à son père. Celui-ci a contribué à faire aménager les premières mosquées du Valenciennois dans des baraquements, des bâtiments assez modestes."

Pour notre interlocuteur, "Hassan Iquioussen est à l'image de ce que sont les Frères musulmans [NDLR : la confrérie fondée par l'Egyptien Hassan al-Banna, grand-père maternel des frères Tariq et Hani Ramadan]. Leur marque de fabrique, c'est le discours religieux mis au service d'une stratégie politique. Soit un discours incitant les musulmans à voter, à être proches de leurs voisins, mais avec pour objectif sous-jacent de s'organiser sur une base communautaire."

Autodidacte, Hassan Iquioussen va être pris en charge par le cardiologue Mohamed Jammal. Originaire de Syrie, ce dernier est "l'initiateur des Frères musulmans" dans la région lilloise. Sa tâche accomplie, il ira s'établir en Arabie saoudite. "C'est le Dr Jammal qui a structuré le noyau dur frériste lillois, dont Amar Lasfar, le futur président de l'Union des organisations islamiques de France, l'UOIF, l'actuel recteur de la mosquée Lille-Sud et président du lycée privé musulman Averroès, alors un jeune homme, devient le leader", rapporte une source proche du dossier.

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Toujours dans le giron frériste, l'année 1993 voit la création de Jeunes musulmans de France (JMF), une branche de l'UOIF, devenue Musulmans de France en 2017. "Les termes "organisations" et "islamiques" peuvent susciter des appréhensions", expliquait à l'époque Amar Lasfar. Une vingtaine de jeunes, dont Hassan Iquioussen, est réunie à la création de JMF - "tous ne deviendront pas Frères musulmans, même si chacun est invité à faire allégeance à la confrérie", relate un témoin. C'est à cette occasion qu'est présentée la "théorie des spots", "spots" comme "lumières". "Dans la pensée frériste, expose l'un de ceux passés par cette formation, il faut encadrer les musulmans de leur naissance à leur mort, au moyen de toute une panoplie d'associations cultuelles et spécialisées. Cela correspond à la stratégie des Frères musulmans qui privilégient l'action éducative, sociale et humanitaire quand ils n'ont pas la possibilité d'accéder au pouvoir politique. Le monde se divisait entre le mensonge et la vérité. L'islam détenait la vérité et l'Occident vivait dans le mensonge. On faisait des pompes à 6 heures du matin, nous étions répartis en katibas, un langage d'inspiration militaire, en vogue alors chez les fréristes. Nos formateurs se situaient dans un registre utopique plus qu'autre chose. Cela a marqué au moins deux à trois générations de jeunes militants."

"Les juifs sont tellement ingrats"

Hassan Iquioussen y développe l'idéologie qu'il exposera dans ses prêches pendant près de trente ans. Sur Twitter, le 29 juillet, le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) a livré un aperçu de ce que le gouvernement français reproche à l'imam. Des propos antisémites en 2003, pour lesquels il s'excusera par la suite : "Les juifs sont tellement ingrats, [... ], ils sont tellement avares [... ]. Le top de la trahison et de la félonie. [... ] Les juifs ne cesseront de comploter contre l'Islam et les musulmans". Il nie aussi le génocide arménien, voire la Shoah, accusant les "sionistes" d'être "de connivence avec Hitler". Il conteste la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école. En 2011, il s'affiche avec l'essayiste d'extrême droite Alain Soral, ex-cadre du FN et candidat sur la "liste antisioniste" aux élections européennes de 2009. En 2012, il "remettait en cause les attentats terroristes dont ceux du 11 septembre 2001 ainsi que ceux survenus à Toulouse et Montauban, commis au nom de l'islam radical", c'est-à-dire les tueries de Mohammed Merah, les qualifiant de "pseudo-attentats" dirigés contre les musulmans, souligne le secrétaire général du CIPDR. "Je condamne l'homosexualité, nous la considérons comme un péché", déclare-t-il encore en 2013.

Les attentats de 2015 et les suivants - les tueries de Mohammed Merah n'ayant pas eu cet effet - marquent une rupture avec l'hubris islamiste, ce "tout est permis" idéologique. Les discours changent, se modèrent, se pacifient ou se redéploient, notamment sur les questions de voile. Hassan Iquioussen, historique promoteur du voile chez les filles et de la piété chez les garçons, met de l'"eau dans son thé", l'une de ses expressions favorites. Il fait plus attention à la manière de dire les choses, il s'amende. Lui qui prônait la séparation des sexes dès l'adolescence, lui qui affirmait que les musulmans avaient su tenir en respect les juifs, lui qui citait un rêve attribué au prophète Mahomet, selon lequel les armées ottomanes prendraient Constantinople, puis Rome, soit l'ensemble de la chrétienté, lui qui triait parmi les homosexuels, les "efféminés" n'y pouvant rien et "ceux ne laissant rien paraître", qualifiés de pervers, lui qui faisait peur avec les flammes de l'enfer, a changé son discours ces sept dernières années.

Des hadiths, ces milliers de paroles attribuées à Mahomet dans l'islam sunnite, certains étant violents, il affirme que seuls ceux empreints de bonté sont "authentiques". Une manière de se racheter ? Il vole tout de même au secours du CCIF au moment de sa dissolution.

"Bricolage idéologique"

Ancien président de Jeunes musulmans de France, auteur, en 2015, du livre Pourquoi j'ai cessé d'être islamiste, Farid Abdelkrim n'a "aucune sympathie pour Hassan Iquioussen", dont il fut le compagnon de route lui aussi et avec lequel il a rompu tout lien depuis une dizaine d'années, après avoir adhéré au "charisme de cet homme petit par la taille" dans les années 1980-1990. "Il parlait arabe, moi qui ne le parlais pas à mes débuts, ça m'impressionnait", se souvient Farid Abdelkrim.

"Nous nous retrouvions en camps d'été, poursuit celui qui est devenu comédien de théâtre et visiteur de prison. Le prédicateur vedette des Frères musulmans, Youssef al-Qaradawi [NDLR : interdit de visite au congrès de l'UOIF de 2012 après avoir dit de Hitler qu'il avait "fini le travail" avec les juifs], était venu à l'un d'eux, dans les années 1990. A posteriori, je me dis que tout cela reposait sur un grand bricolage idéologique. C'était du n'importe quoi."

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Depuis l'assassinat du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty en octobre 2020, le gouvernement porte le combat sur le plan idéologique, rend les coups. En annonçant l'expulsion de Hassan Iquioussen, qu'on pouvait penser plus ou moins rangé des voitures, il fait passer un message : l'islamisme, plus jamais, place à un islam rénové.

La Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) a rejeté ce jeudi 4 août une demande de suspension de la mesure d'expulsion vers le Maroc de Hassan Iquioussen. "En raison de la gravité de la menace pour l'ordre public, le ministre (Gérald Darmanin, NDLR) estimait qu'il n'était pas porté une atteinte disproportionnée à son droit à une vie familiale", a indiqué la CEDH. Le ministre de l'Intérieur a de nouveau justifié ce jeudi l'expulsion de cet imam sur CNEWS, jugeant qu'il avait tenu "des propos ouvertement antisémites, ouvertement xénophobes, ouvertement homophobes, ouvertement anti-femmes". Il "n'a rien à faire sur le sol national", a-t-il insisté. Le Maroc, avait-il annoncé mardi, a délivré un "laisser-passer consulaire" pour "expulser manu militari" Hassan Iquioussen qui vit dans le Nord et est inscrit selon lui au "FPR", le fichier des personnes recherchées.

En attendant, Me Lucie Simon, l'avocate de Hassan Iquioussen, prépare un référé-liberté dans le but de faire suspendre la décision de renvoi. Une fois déposé, la justice a quarante-huit heures pour rendre un avis. L'avocate l'assure : elle dispose de nombreux messages de soutien au prédicateur de Denain, dont "ceux de religieux chrétiens et juifs". Cela suffira-t-il ?