La femme d'un ancien ministre, deux hauts fonctionnaires, un député de la majorité, des vedettes du spectacle, des truands à la retraite et des call-girls de haute volée ont, à tour de rôle depuis plus d'un mois, allusivement ou explicitement, figuré au générique de l'extraordinaire roman-feuilleton inspiré par la découverte, le 1er octobre, dans un dépotoir des Yvelines, du corps d'un petit gigolo yougoslave familier d'Alain Delon.

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Le black-out sur l'enquête pratiqué par la police renforçait le roman. Scénario croustilleux bâti par l'imagination publique : disparu le 22 septembre en allant à un rendez-vous montmartrois, Stefan Markovitch, 31 ans, gorille d'Alain et amant de Nathalie Delon, a été exécuté, à l'instigation de l'acteur, peut-être dans une cave de Saint-Tropez, par un repris de justice, le Corse François Marcantoni, agent électoral à ses moments perdus. Soit - hypothèse faible - parce qu'il en savait trop sur la mort de son ami Milosevitch, en 1966, soit - hypothèse forte - parce qu'il faisait chanter les personnalités en mal de parties fines auxquelles il fournissait des partenaires des deux sexes. Et si - poursuit le roman - tout ce joli monde n'est pas encore au trou, c'est qu'il bénéficie de protections en haut lieu, où l'on redouterait éclaboussures morales et retombées politiques, ou bien qu'il manque encore une maille au filet qui se resserre chaque jour autour de l'assassin.

Fric-frac

Cette version et ces explications transparaissent en clair à travers les lignes écrites depuis la contre-autopsie qui, voilà deux semaines, a révélé que la victime avait non pas été tuée d'un coup de cendrier, mais achevée d'une balle dans la nuque. Version qui, de jour en jour, s'enrichit d'un contexte d'accusation, parfois au mépris de la vraisemblance.

- Par exemple, le 9 janvier 1963, Alain Delon - écrit-on - aurait été pris en flagrant délit de tentative de fric-frac chez un joaillier de Cannes. En réalité, il venait acheter un bijou pour Romy Schneider, mais comme il était en tenue de tournage du film Mélodie en sous-sol, où il jouait un rôle de truand, et qu'il n'avait pas eu le temps de passer prendre ses papiers à l'hôtel, une ronde d'agents l'avait, par méprise, conduit au poste.

- Marcantoni était avec Delon à Hollywood quand on a trouvé le corps de l'acteur Milosevitch gisant sur celui de Barbara Rooney. En réalité, Marcantoni n'a jamais mis les pieds aux Etats-Unis.

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Le meurtre de Markovitch est-il autre chose qu'une sordide crapulerie ? Personne n'en sait rien. Aucun fait établi avec certitude n'a été communiqué par les enquêteurs. Les seuls éléments connus à ce jour sont les trois lettres sibyllines écrites par la victime à son frère dans les huit jours qui ont précédé sa disparition, au moment où il traitait avec deux amis yougoslaves une affaire de fausse drogue portant sur 50 000 francs. Pressentant un danger, Markovitch désignait Alain Delon, sa femme et "son associé Marcantoni", comme responsables de ses malheurs éventuels. Mais pas un mot sur la nature de ce danger.

Les policiers se sont donc attachés à cette piste pour découvrir un mobile leur permettant de remonter au coupable. Ils se heurtent aux élucubrations des émigrés yougoslaves qui forment, en France, un milieu jeune, nouveau, et difficile à pénétrer.

"Tomber" les midinettes

C'est par eux que le juge d'instruction a décidé de commencer ses auditions pour mieux cerner la personnalité de Markovitch. L'analyse de son comportement peut livrer une idée clé de l'énigme. Passé clandestinement en France à 20 ans, ce fils de famille était un adolescent attardé, vivant de son seul charme et de minables expédients. Alain Delon lui avait assuré une sorte de raison sociale en le prenant comme doublure et un domicile en en faisant son factotum. Cette situation lui permettait de parader devant son clan et de "tomber" les midinettes.

Mythomane, Markovitch s'était mis à développer un complexe de mimétisme. Sur les champs de courses où il attendait la fortune, il avait sollicité l'amitié de Marcantoni, rencontré une fois chez les Delon. En vain. Désorienté par la séparation du couple en août 1967, il avait reporté son affectivité sur Nathalie, mais éconduit après avoir pu espérer, il s'était retrouvé seul et malheureux, comme un orphelin, dans l'hôtel particulier déserté et mis en vente par les Delon. Il était devenu le conservateur provisoire des ruines du copinage perdu, chapardant bibelots, correspondance et carnets d'adresses, pour se venger de la "trahison de son modèle".

Sans doute a-t-il alors franchi le seuil des petites combines pour se frotter à des gens du milieu. Comme il était aussi peu doué pour la truanderie que pour le chantage, il a dû sentir ce qu'il risquait de perdre et pu voir, dans cet éventuel échec, la main de celui qu'il considérait comme un caïd et celle de son ex-protecteur. Hypothèse qui expliquerait ses craintes et ses précautions : lettres à son frère, rendez-vous pris le 22 septembre devant un compatriote, Uros Milosevitch, à qui il confie les clefs de l'appartement. Milosevitch aura, après sa disparition, un rôle très bizarre, venant menacer et relancer Marcantoni, descendant à Saint-Tropez jouer à Alain Delon la comédie du réfugié démuni, dénonçant à la police l'escroquerie à la drogue dans laquelle il servit d'intermédiaire et, finalement, s'enfuyant à Belgrade. Si des témoins doivent être réentendus, celui-ci porte le n° 1. Avec peut-être pour conclure, un communiqué du parquet. Même si une fois encore, la montagne doit accoucher d'une souris.