Jade main dans la main avec Dominique Strauss-Kahn dans son bureau du Fonds monétaire international (FMI). La scène, immortalisée sur une photographie, remonte à janvier 2010. L'escort est à Washington pour trois jours. Un voyage aux Etats-Unis rémunéré 2000 euros. "J'étais là pour DSK", explique-t-elle à la barre.

La journée, elle "fait la touriste", "visite Washington". Pour les repas et les soirées, elle rejoint Dominique Strauss-Kahn, "courtois" et "jamais malveillant", et son groupe d'amis du Nord. Après une tentative échouée, elle n'a finalement pas de rapport avec l'homme politique. "Je ne veux pas être méprisant, lâche l'intéressé, mais je n'aurais jamais pris le risque de prendre une photo avec une prostituée dans mon bureau." Et revoilà la question pivot du procès dit du Carlton de Lille: Dominique Strauss-Kahn savait-il que les prestations des filles étaient rémunérées?

"Un amas de corps"

Cette photo de Jade et DSK contraste grandement avec le reste des débats. Comme à son habitude, le tribunal décortique l'affaire fille par fille, soirée par soirée. A l'automne 2009, Jade est invitée par un proche de Dominique Strauss-Kahn, Fabrice Paszkowski, à se rendre au Tantra, un club libertin perdu dans la campagne belge. Sur place, elle découvre un "amas de corps", dont celui du patron du FMI, et refuse de s'y mêler. Au sous-sol, elle a "une relation sexuelle qui s'arrête au buccal" avec David Roquet. Rien avec DSK.

A défaut, et parce qu'elle est "correcte" - elle a déjà été payée - elle accepte de raccompagner ce dernier à son hôtel, L'Amigo, à Bruxelles. Pendant l'heure que dure le trajet, Jade évoque son activité de danseuse qui termine ses chorégraphies par un rapport sur scène avec un client de son choix. Un détail qui, une fois n'est pas coutume, ne met pas la puce à l'oreille de l'ancien ministre. "C'est nous prendre pour des cons", estime Jade. Avec la même aisance que la veille, l'ancien patron du FMI coupe court à la question subsidiaire: "Les libertines aussi se donnent en spectacle". La présence de prostituées dans les clubs libertins n'est pourtant pas un mythe? "C'est comme les poissons volants, ça existe mais ce n'est pas fréquent." L'effet de manche provoque des rires dans la salle.

Une sexualité "plus rude" que la moyenne

Retour à L'Amigo où DSK, Jade et une autre femme ont une "relation collective". "Vous êtes restée longtemps dans la chambre?" questionne le président. "Vu ce qui s'est passé, trop longtemps." Jade n'a rien perdu de son franc-parler mais elle ne souhaite pas évoquer cet "épisode désagréable". Le tribunal l'y encourage. En pleurs, elle finit par raconter avoir subi "de dos", une pénétration "à laquelle elle aurait dit non". "Chaque fois que je vois sa photo, je revis cet empalement de l'intérieur (...) jamais aucun client n'aurait osé faire ça."

Pour Jade, le seul fait qu'il ne lui demande pas la permission d'emprunter ce "chemin"-là, prouve qu'il connaissait son statut de prostituée. DSK concède: "Je dois avoir une sexualité qui par rapport à la moyenne des hommes est plus rude. Avant de rempiler: que certaines femmes ne l'apprécient pas, c'est leur droit, qu'elles soient prostituées ou pas."

"Pour moi c'était une relation amicale"

A l'issue de ce témoignage, Me Beaulieu, défenseur de DSK, brise un tabou et prononce, pour la première fois en huit jours d'audience, le mot "sodomie". L'ex-prostituée éclate en sanglots et crache à destination de l'avocate: "Est-ce bien utile?" La salle n'en croit pas ses oreilles. Le tribunal, lui, tique sur l'emploi du terme "client" par Jade. Il a aussi du mal à comprendre comment, après ce traumatisme, cette dernière a pu de nouveau accepter de rencontrer Dominique Strauss-Kahn. Personne ne l'y contraint. Personne, mais quelque chose, l'argent, plaide la partie civile.

Interrogé, à son tour, sur cet "incident" en Belgique, Dominique Strauss-Kahn déroule sa ligne de défense, bien rôdée. "La pratique sexuelle de ce soir-là peut ne pas plaire à Jade mais elle n'indique en rien qu'il s'agit d'une prostituée." Il ajoute: "Je ne conteste pas ce qu'elle a vécu, mais je ne l'ai pas vécu de la même manière." Et de reprendre, une à une, ses rencontres avec cette femme pour conclure: "Trois fois sur quatre (Murano, Tantra, Washington) il ne se passe rien et la quatrième, (L'Amigo) c'est moi qui lui propose qu'on finisse la nuit ensemble. Et on voudrait me faire croire qu'elle n'était pas là que pour moi et que je devais m'en rendre compte?" Personne ne trouve à y redire, le prévenu enfonce le clou. A L'Amigo, "elle n'est pas partie, elle est restée, a bu un café... Pour moi c'était une relation amicale."

"Pratiques sexuelles dévoyées"

Dans la procédure, DSK n'a pas que des amis. Jade n'est pas la seule à se plaindre de son comportement sexuel. Mounia, déjà entendue par le tribunal, a elle aussi déploré le rapport brutal qu'elle a "subi" à l'hôtel Murano, à Paris, courant 2009. Me Lipidi, avocat d'une association contre le proxénétisme, se risque même à parler d'"agression" sexuelle concernant une autre jeune femme. Il se fait immédiatement reprendre par Me Leclerc, défenseur de DSK, qui rappelle que son client n'a jamais été poursuivi pour ces faits. "J'ai le même comportement sexuel avec toutes les femmes, fait remarquer l'intéressé. Ca n'implique en rien un lien avec la prostitution."

Après une énième question sur ses pratiques sexuelles, Dominique Strauss-Kahn s'emporte avec la retenue d'un homme de son envergure. "Je commence à en avoir un peu assez. Quel intérêt de revoir sempiternellement ces pratiques sauf à me faire comparaitre pour pratiques sexuelles dévoyées?" Le tribunal avait prévenu, dès l'ouverture des débats, qu'il ne reviendrait pas "sur ces détails graveleux". Reste que sur le fond du dossier, DSK est, encore à ce stade, très peu contredit.