"Ce soir-là, nous avons fait le maximum de ce que nous pouvions faire, et nous sommes allés au-delà de ce que nous pouvions faire, au-delà des capacités opérationnelles. Nous aurions tous voulu pouvoir faire plus, sauver plus de vies". Le récit héroïque du commissaire de la BAC75N, venu témoigner anonymement mercredi dans la salle d'audience temporaire du Palais de Justice, a marqué la deuxième semaine du procès des attentats du 13 novembre 2015. Un véritable héros pour les rescapés du Bataclan. Celui grâce à qui la tuerie s'est arrêtée, au péril de sa propre vie.

Leçon d'héroïsme à la barre

Appelé à 21h27, dans "la confusion la plus totale" sur les ondes radio de la police, le commissaire de la BAC75N reçoit de multiples informations sur une explosion au Stade de France d'abord, puis une autre, et une fusillade rue Bichat. Avec son chauffeur, ils décident de se diriger vers Paris à 21h47, quand il reçoit un appel concernant le Bataclan, situé boulevard Voltaire, à quelques centaines de mètres de la place de la République où ils se trouvent. Leur voiture fonce vers la salle de concert où trois terroristes, Samy Amimour, Ismaël Omar Mostefaï et Foued Mohamed-Aggad, font un massacre. Dès leur arrivée sur les lieux, une scène de chaos s'offre à eux. Trois personnes gisent sur le sol devant l'entrée, au niveau de la terrasse du Bataclan Café, et des barrières sont dispersées "dans tous les sens".

Sans matériel lourd, sans connaissance de l'intérieur des lieux, sans connaître le nombre d'assaillants, les deux policiers vont décider d'entrer pour intervenir avec comme seule certitude : "ça tire à l'intérieur". "C'était totalement apocalyptique, on entendait les coups de feu incessants, raconte-t-il. On s'est dit, 'ça y est, on y est'". Car depuis janvier 2015, la menace terroriste en France était à son paroxysme. Les autorités ne se demandaient plus si un attentat allait être perpétré, mais quand. C'était une question de mois avant que la terreur frappe la France. Et les témoins de cette soirée du 13 novembre 2015 n'ont plus de mots pour exprimer ce qu'ils ont vu.

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Après avoir franchi les portes vitrées tombées en miettes sous les rafales des Kalachnikovs, ils arrivent dans un vestibule qu'une porte battante et opaque sépare de la salle de concert. Les deux policiers, seulement armés de leur arme de poing et de matériel de maintien de l'ordre, n'ont "aucune visibilité". Mais après qu'une foule d'une trentaine de personnes leur a foncé dessus, prenant la fuite dans une panique totale, il n'y avait plus le choix. D'un seul regard, ils ont pris la décision d'entrer, "sans savoir si nous pourrions en sortir", et découvrir le chaos le plus total. "Aucun mot ne peut décrire le tapis de corps, enchevêtrés, mélangés, partout" sous la lumière blafarde des spots allumés.

A ce moment-là, les policiers sont persuadés que les terroristes ont tué tout le monde. Les blessés, les valides, font les morts pour éviter d'être assassinés. C'est quand ils voient Samy Amimour sur la scène mettre en joue un otage et lui ordonnant : "Couche-toi au sol !" qu'ils saisissent l'opportunité. Ils parviennent avec quatre tirs pour le commissaire, et deux pour son coéquipier, à le neutraliser et sauver la vie de cet otage. Mais pas seulement. Grâce à cette intervention héroïque, à armes de poing contre arme de guerre, plusieurs dizaines de spectateurs terrifiés vont pouvoir sortir. Entrés à 21h54 dans la salle, ils abattent le kamikaze seulement trois minutes plus tard, à 21h57. Les deux autres terroristes se sont alors réfugiés dans le balcon gauche. Le commissaire fera, pendant la soirée, plusieurs allers-retours dans la salle, pour évacuer les blessés et porter main forte aux autres unités de police qui lanceront l'assaut.

Ce récit, beaucoup de victimes et de rescapés tenaient à l'entendre. Pour certains d'entre eux, il leur a sauvé la vie. Tout simplement. Stéphanie, qui a pu s'enfuir par la sortie de secours à gauche de la scène quand le commissaire est entré par la porte principale, c'était "très émouvant" de l'entendre. Sans lui, "il y aurait eu beaucoup plus de victimes". "L'écouter m'a aussi permis de combler des trous dans mes souvenirs, qui ne sont pas linéaires, pour comprendre ce qu'il s'est passé. Je n'avais pas idée qu'Amimour était situé à gauche de la scène, ça se trouve il était derrière moi quand je suis sortie", raconte-t-elle à L'Express.

L'amitié brisée à la Belle Equipe

Au moins 163 tirs en deux minutes et 21 personnes assassinées. Des plaies multiples sur chaque victime : "Romain, cou, abdomen, poitrine, clavicule ; Cyprien, visage, poitrine ; Lacrimioara, abdos, tibias, bas du dos ; Anne-Laure, oreille, abdomen, membres inférieurs..." Le très attendu témoignage du commissaire s'est tenu après celui du policier RIO 1039672, envoyé avec 17 enquêteurs de la crim' de Versailles et 14 agents de la police technique et scientifique pour les constatations à la Belle Equipe, la troisième destination du commando de la mort mené par Abdelhamid Abaaoud, Brahim Abdeslam et Chakib Akrouh. Comme les récits des témoins de la semaine précédente, le sien tort les tripes. C'est un nouveau témoignage d'effroi.

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A son arrivée sur la terrasse du restaurant situé rue de Charonne, le policier, comme tous ses collègues, est sidéré. Treize corps gisent sur le sol, sous des draps et couvertures. Six autres victimes prises en charge dans le restaurant le Petit Baïona, poste médical improvisé par les secours, ne pourront être réanimées. Deux autres mourront à l'hôpital.

Pour appuyer son propos, le policier diffuse devant la cour une vidéo prise par un riverain depuis sa fenêtre. On y voit deux des trois terroristes sortir de la Seat noire immatriculée en Belgique, et faire feu sur la terrasse. Une violence inouïe qui laisse deviner les secondes d'épouvantes des victimes. Les rafales des armes de guerre retentissent dans la salle pendant 28 secondes interminables. Ce n'est que la fin de l'attaque qui, selon le policier, a duré environ deux minutes.

Il n'y a aucune trace de lutte, seulement celles du fracas massif des Kalachnikovs sur les victimes

Dans ce restaurant, c'est une soirée particulière qui a été brisée. Le policier insiste sur ce point : "La Belle Equipe respirait l'amitié. C'est un restaurant d'assez petite taille, avec des habitués. Il y avait deux anniversaires ce soir-là, la plupart des gens se connaissaient, il s'agissait de passer un moment de convivialité en fin de semaine". Deux anniversaires, et des groupes d'amis décimés.

Et comme sur les autres terrasses et restaurants meurtris, la volonté manifeste de tuer ne fait pas de doute. Des douilles retrouvées sur la terrasse laissent penser à des exécutions. Elles ne sont en tout cas "pas exclues". "Nos actes ont permis de déterminer l'ampleur et la violence de l'attaque, il n'y a aucune trace de lutte, seulement celles du fracas massif des Kalachnikovs sur les victimes. Comme tous les citoyens, quand on intervient, on est extrêmement choqués, tristes, je n'ai pas les mots pour l'exprimer".

A la suspension d'audience, la plupart des parties civiles portent un cordon rouge, signe qu'elles ne veulent pas s'exprimer devant la presse. Ce sont souvent des familles endeuillées qui pleurent leur enfant tombé sous les balles de la terreur islamiste.

La deuxième semaine du procès a également été l'occasion d'entendre un autre récit héroïque, celui du chef de la BRI, Christophe Molmy, qui donnera l'assaut final et mettra fin à la prise d'otages au Bataclan. La cour a aussi écouté le témoignage du directeur de l'Institut médico-légal, Bertrand Ludes et ses explications très techniques sur les interminables autopsies à effectuer à la suite des attentats. La semaine, éprouvante, s'est terminée sur l'analyse de la vidéo de revendication de l'Etat islamique, une quinzaine de minutes interminables et qui donnent la nausée, projetées dans la salle d'audience. La terreur est cette fois à la barre. Mardi, les récits scientifiques et techniques laisseront place à l'émotion. Pendant cinq semaines, les parties civiles vont témoigner à la barre, dire leur douleur, leur colère ou rendre hommage à leurs morts.