Cheveux ras, épaisse barbe, gilet de laine gris, chemise marron claire... Salah Abdeslam était bien présent pour le premier jour des interrogatoires des accusés au procès des attentats du 13 novembre. S'il aurait pu refuser de répondre à toutes les questions posées, comme cela avait été le cas lors de son procès en Belgique en 2018, l'unique membre du commando meurtrier encore vivant a docilement répondu à presque toutes les interrogations qui ont été soulevées dans la salle d'audience.
S'ils avaient déjà pris brièvement la parole depuis le début du procès, les accusés ont commencé à répondre aux questions de la Cour, de l'accusation, des parties civiles et de la défense. Le premier, hasard du planning qui prévoit de les interroger par ordre alphabétique, est donc Salah Abdeslam. Celui dont le nom sera à jamais lié au tragique événement, a livré des réponses lisses, avec une petite voix presque timide, à l'opposé de son ton déterminé pendant ses prises de parole octroyées au début du procès.
Il répond, sans protester, aux questions simples et directes du président de la cour d'assises spécialement constituée, Jean-Louis Périès, à la différence du premier jour où il n'avait pas voulu dire les prénoms et noms de ses parents, car "les noms de mon père et de ma mère n'ont rien à faire ici". Ce mardi, il se montre plus coopératif. L'interrogatoire porte sur la personnalité des accusés, hors aspect religieux, et les réponses resteront assez banales.
Enfance heureuse et sans accroc à l'occidentale
Une enfance heureuse en Belgique, né de parents Marocains qui ont émigré en France, puis en Belgique. Salah Abdeslam, né en septembre 1989, a la nationalité française, même s'il grandit et vit dans la commune de Molenbeek. Il évolue dans une vie à l'occidentale, qu'il décrit ainsi : "vivre comme un libertin, vivre sans se soucier de Dieu, faire ce dont on a envie, manger ce dont on a envie". Il est le quatrième d'une fratrie de cinq, avec trois grands frères (dont Brahim Abdeslam qui a participé aux attentats et s'est fait sauter dans un café du 11e arrondissement), et une petite soeur. Par les siens, il est décrit comme une personne "gentille, serviable", souligne le président de la cour. Salah Abdeslam acquiesce. Une famille dans laquelle il n'a manqué de rien, d'un point de vue aussi affectif que matériel, une fratrie "très solidaire quand la situation le demandait, sinon chacun de son côté", explique l'accusé qui risque la prison à perpétuité. Parmi ses frères et soeurs, il est plus proche de Brahim, pourtant pas le plus proche en âge. "C'était le frère que je préférais, peut-être parce qu'il s'est plus occupé de moi quand j'étais petit, l'amour ça ne s'explique pas", explique-t-il.
Il était aussi bon élève dans la filière technique qu'il avait choisie, en mécanique. Apprécié de ses professeurs, selon ses mots, il choisit cette voie pour pouvoir commencer à travailler dès l'obtention de son diplôme, équivalent d'un bac technologique en France. Il débute dans la même entreprise que celle où son père bosse depuis 30 ans, la STIB, société de transports en Belgique. Pendant environ deux ans, il enchaîne les postes de magasinier, électricien, mécanicien, jusqu'à sa première expérience avec la justice belge. Au total, le président énumère six condamnations avant les faits reprochés, mais l'intéressé clame "je ne suis pas un délinquant". La plupart des faits portent sur des délits routiers. "J'aime la vitesse", justifie-t-il d'une voix très calme.
Voyages, casinos, discothèques...
Malgré ces condamnations, Salah Abdeslam veut alors travailler et achète une camionnette pour faire des déménagements. "Je suis quelqu'un qui aime travailler, j'étais très motivé", explique-t-il, d'une voix toujours très monotone. Il a aussi été gérant dans le café de Brahim, Les Béguines, "pour soutenir mon frère quand il en a eu besoin mais quand ça allait mieux, j'ai cessé, je n'ai plus eu aucune activité dans le café", explique-t-il à la cour. Avant les faits, avant sa radicalisation, il raconte avoir eu "plein de projets" et la volonté de s'investir dans le commerce.
Avant sa radicalisation, Salah Abdeslam a eu une vie comme tous les jeunes de son âge, assure-t-il. Ses loisirs : boire des verres avec ses amis, aller au casino, mais pas de manière maladive, précise-t-il, à l'inverse de son comparse, Mohamed Abrini, qui concède quelques minutes plus tard avoir développé une addiction aux jeux d'argent. Il a aussi fréquenté des discothèques mais de manière "très très rare". "J'y allais pour me divertir, mais je ne suis ni un joueur ni un sorteur de discothèque", insiste-t-il, "imprégné par les valeurs occidentales". Il aimait jouer aux échecs, mais il arrête en apprenant que c'était une pratique interdite par sa religion. "J'ai fait du sport de combat, de la musculation, du foot... J'aime le sport et découvrir des nouveaux sports", ajoute-t-il depuis le box. Il a aussi voyagé, en Chine, en Egypte, en Turquie, au Maroc... Des voyages financés "grâce au travail ou grâce à mes parents qui m'aidaient un peu". A la question d'une assesseure de la cour sur sa visite en Ukraine en janvier 2016, alors qu'il est en cavale à cette époque, l'accusé rétorque : "Si j'avais été en cavale à ce moment-là, j'y serais resté". La salle rit, l'ambiance est presque détendue, en contraste avec les cinq éprouvantes semaines de dépositions des parties civiles.
Avant d'être pris dans la spirale islamiste, Salah Abdeslam avait aussi beaucoup de projets, lors de cette vie "d'Occidental". Il était fiancé, un mariage était programmé, il voulait aussi des enfants. "J'ai abandonné tout ça quand je me suis investi dans autre chose, à savoir les affaires qu'on me reproche aujourd'hui", explique-t-il.
Des voisins de Molenbeek sur le banc des accusés
Celui qui a laissé sa ceinture explosive à Montrouge n'est pas le seul accusé sur le banc. Et parmi ses voisins de box, il en connaissait déjà beaucoup. On comprend, lorsqu'une carte du quartier de Molenbeek est projetée dans la salle avec les adresses des acteurs plus ou moins impliqués, que de nombreux accusés se croisaient dans le quartier depuis leur plus jeune âge.
Salah Abdeslam a ainsi grandi avec Mohamed Abrini - l'homme au chapeau des attentats de Bruxelles -, dont la maison est mitoyenne de la sienne, et dont les mamans se fréquentaient avant même leur naissance. Ils se sont connus vers l'âge de 13 ans, tout comme Mohammed Amri, qui est allé chercher Salah Abdeslam en voiture le soir des attentats pour le ramener en Belgique. Quelqu'un avec qui l'accusé allait "boire des coups à l'occasion", comme "tout le monde se connaît dans le quartier".
En ce qui concerne Hamza Attou et Ali Oulkadi, ils sont davantage des "amis de Brahim" que son petit frère "respecte". Il décrit le premier comme "une très bonne personne", et il aimait jouer aux échecs avec le second. Quant à Abdellah Chouaa, c'est une "simple connaissance", selon Salah Abdeslam. Pour Sofien Ayari, difficile de nier le connaître comme ils ont été arrêtés ensemble en Belgique, dans la même planque. En revanche, il assure ne connaître aucun des autres accusés présents dans le box.
Une autre de ses relations va intéresser les enquêteurs : celle avec Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attaques à Paris, qui est mort dans l'assaut à Saint-Denis le 18 novembre. En ce qui le concerne, c'est sans doute la personne dont il a été le plus proche parmi toutes les personnes citées. C'est la personne avec qui il est condamné pour un cambriolage, "une mauvaise fin de soirée", comme le résume un avocat des parties civiles. "Je l'ai connu depuis le plus jeune âge, j'avais environ 11 ans. C'était mon ami d'enfance, je traînais tous les jours avec lui", se souvient-il.
