"Ma vie n'a plus jamais été la même". Sophie Dias est la fille de Manuel Dias, la seule personne tuée dans l'attentat du Stade de France, soufflé par l'explosion du premier terroriste qui s'est fait sauter devant la porte D, à 21h26. Son histoire, parsemée de sanglots, touche toute la salle mardi, alors que s'est ouverte au tribunal de Paris une longue période de cinq semaines consacrée aux témoignages de victimes et de familles endeuillées.
Elle raconte son combat pour essayer, depuis le Portugal ce 13 novembre, de savoir si son père est toujours en vie. "C'était un parcours du combattant avec un manque d'empathie constant", s'indigne-t-elle à la barre, les yeux rougis mais le poing serré. Quand on lui confirme, à midi le lendemain, qu'il est bien décédé au Stade de France, "le monde s'écroule". "Ma vie n'a plus jamais été la même, j'ai dû me marier sans mon papa. Nous menons un long combat pour faire reconnaître cette perte. Je ne le reverrai plus jamais. Et il est important qu'on ne l'oublie pas", insiste-t-elle.
Car ces victimes, ces blessés, ces traumatisés présents aux abords du Stade de France ce soir-là, ont tous le sentiment d'être les "oubliés" des attentats du 13 novembre. Leur histoire a eu moins de retentissement que les scénarios terrifiants des terrasses puis du Bataclan, mais ils ne sont pas moins atteints et choqués par la violence de ce qui est arrivé à Saint-Denis, quand trois terroristes, les deux premiers à cinq minutes d'intervalle, ont actionné leur ceinture explosive pour faire le plus de dégâts possible autour d'eux. La première explosion a créé un chaos autour du stade. Plusieurs personnes venues témoigner mardi ont eu leur vie bouleversée par les deux premiers kamikazes.
Quinze projectiles dans le corps
Walid Youssef, un Egyptien qui témoigne en arabe assisté d'une traductrice, ne sera plus jamais la même personne après la deuxième explosion. Il raconte être venu en France en novembre avec sa mère et son grand frère, atteint d'un cancer. Pour lui trouver le meilleur traitement possible, ils font le tour des hôpitaux parisiens. Puis le soir du 13 novembre, pour se détendre, Walid Youssef décide de se rendre au stade afin d'assister à France-Allemagne. Il achète un billet à un vendeur à la sauvette et se précipite vers la porte H, celle qu'il doit prendre pour rentrer. Il passe devant en courant, voit trois personnes devant la porte, puis l'explosion.
"J'ai été soulevé de terre, j'avais l'impression d'avoir reçu vingt tirs dans les jambes. Le son de l'explosion était si fort que j'ai encore le sifflement dans mes oreilles. Quand j'ai ouvert les yeux, l'os sortait de ma jambe droite, elle était comme séparée de mon corps, je perdais beaucoup de sang". Alors qu'il pense vivre ses derniers instants de vie, il est rapidement pris en charge par les secours. Huit jours dans le coma, cent jours en soins intensifs, puis 45 supplémentaires à cause d'une complication. "Alors que j'étais venu pour aider mon frère et ma mère, ils se sont retrouvés dans un état d'effondrement critique à cause de mon état", raconte-t-il, ému.
Dans son corps, il a reçu quinze projectiles, aujourd'hui, il en porte encore trois, qu'il gardera à vie. "J'ai subi plusieurs interventions, sans anesthésie, à vif", affirme encore Walid Youssef, exprimant une gratitude infinie envers le corps médical : "Le dévouement des médecins qui m'ont pris en charge, c'est la cause de ma présence ici aujourd'hui. Ils ne savaient pas ma nationalité, ma religion, ni si j'étais l'auteur. C'est la différence entre les gens qui tuent et les gens miséricordieux, humains".
En plus de ses traumatismes physiques, Walid Youssef a d'ailleurs vécu un épisode assez blessant. Son passeport a été retrouvé à proximité du corps du kamikaze, et pendant plusieurs jours, certains médias, notamment en Egypte, ont colporté qu'il était l'un des terroristes. Mais "ce qui l'énerve le plus aujourd'hui", c'est de ne pas avoir passé tout ce temps avec son frère malade. Son frère dans un hôpital, lui dans un autre, "ça a duré comme ça jusqu'au mois de mai". Puis, son frère est mort de sa maladie. Dans un état encore critique, Walid Youssef n'a pas pu aller à ses funérailles en Egypte.
"Avant les attaques, j'étais un humain normal, avec une vie normale, je voulais une vie de famille, évoluer dans mon travail... J'avais beaucoup de projets", souffle-t-il à la barre. Aujourd'hui, tout a été anéanti dans une explosion d'une seconde.
Stress post-traumatique
Marilyn aussi a beaucoup changé depuis l'attentat au Stade de France. Elle qui était enjouée, toujours prête à l'aventure, qui n'avait peur de rien et était tournée vers les autres, a vu sa vie s'effondrer quand elle a senti, ce soir-là, la première explosion à 17 mètres d'elle. "Je suis restée debout, stoppée par la poussière, le souffle de l'explosion. Puis je suis partie en courant, j'ai eu le réflexe de fuir. Et je sentais des impacts au niveau de mon visage et de mes jambes". Un écrou de 18 millimètres a pénétré sa joue. Et de montrer à la cour cet écrou qu'elle a gardé avec elle. Elle a aussi été brûlée sur les jambes aux deuxième et troisième degrés. "Ça a été un grand retentissement dans ma vie personnelle et professionnelle", confie-t-elle un peu tremblante.
Comme les autres victimes, Marilyn pointe le fait que le "retentissement médiatique du Stade de France a été moins important." Et si, avant, elle aurait pris les choses en main pour être cette voix, après l'attentat, elle dit n'avoir eu "ni la force ni l'énergie" d'en témoigner. "J'arrivais à peine à sortir de chez moi. Je ne voulais pas que ma vie se construise autour de ça."
Elle qui s'était reconvertie dans l'humanitaire juste avant l'événement, dans une ONG qui intervient dans des zones de conflits, comme le Tchad, la Syrie, l'Afghanistan, ne pourra finalement pas suivre cette voie. "Les kamikazes ont mis un terme à la carrière que j'aurais pu avoir. Je n'ai plus la force. J'ai pris un poste basique sans difficulté, et même ça c'est trop compliqué". Cinéma, métro, concert... La vie à Paris aussi lui devient insupportable. "Je n'ai plus aucune résistance à la moindre émotion", souffle celle qui ne peut plus travailler aujourd'hui, considérée comme inapte à cause du stress post-traumatique.
Partie de la capitale pour s'installer dans la Nièvre, elle regrette être devenue quelqu'un "de colérique". Son couple n'a pas survécu aux difficultés, notamment à la perte de libido, d'enthousiasme, d'envie et aux pétages de plombs. "Tout est parti en éclats". Devenue maman depuis, elle s'angoisse de transmettre sa douleur à sa fille. "J'anticipe les souffrances que ça peut générer chez elle", conclut-elle à la barre.
Une vie en fauteuil
1,95 m, 140 kilos de muscles. Bilal Mokono ne s'est jamais vu comme quelqu'un de faible, de petit, d'handicapé, encore moins devant ses enfants. Pourtant, depuis la première explosion près de la porte D et du café Events, le 13 novembre 2015, il est en fauteuil roulant. Pour témoigner, il est assisté d'un psychologue. Si un caractère taquin transparaît parfois dans son discours, il raconte, avec un ton bien différent, le moment où il a vu l'un des trois kamikazes, identifié par la cour comme Bilal Hadfi, sortir des toilettes du café "tout transpirant". Quelques minutes plus tôt, Bilal Mokono avait croisé, accompagné de son fils, le complice irakien du plus jeune des terroristes du 13 novembre, qui lui avait déjà semblé louche. "J'ai tout de suite pensé au règlement de comptes", explique celui qui se définit comme un défenseur, un protecteur.
Quand l'explosion retentit, il panique, cherche son fils, trouve une dame qu'il essaye, en vain, de lever. Dans ses cheveux, "il y avait des débris humains". Regarde dans le restaurant, voit le corps du kamikaze en morceaux. "Je n'avais jamais eu peur. Je me suis déjà fait tirer dessus. Quand je retrouve mon gamin, avec les bras ouverts, c'est moi qui pleure dans les bras de mon fils. Il n'avait jamais vu son père pleurer." Au début, il parvenait à marcher, en boitant. "J'ai marché dans la souffrance", refusant que ses enfants le voient en fauteuil. "J'ai un fils qui pleure tout le temps parce qu'il dit : ce qui est arrivé à papa c'est injuste. J'ai une femme qui a pris vingt ans à vivre avec moi".
Dans la salle d'audience, la journée a également été marquée par les puissants et vibrants témoignages de six gendarmes de la garde républicaine, en poste ce soir-là. Tous racontent une histoire traumatisante, qu'aucun n'était préparé à vivre. Beaucoup d'entre eux expliquent avoir dû quitter Paris. L'un d'eux, Grégory, est en Guyane aujourd'hui, "ma thérapie c'est l'Outremer", répond-il au président. Ce mercredi, ce sera au tour des victimes et proches de victimes du Carillon de venir témoigner.
