Ils s'appellent les "potages", une contraction entre "potes" et "otages" pour se désigner de "manière tendre et humoristique". Ils sont liés à vie par un événement on ne peut plus traumatisant qu'ils ont vécu tous ensemble pendant 2h30 sur le balcon gauche du Bataclan. Ce mardi, six des onze otages des deux terroristes Ismaël Omar Mostefaï et Foued Mohamed Aggad, sont venus déposer à la barre dans le cadre du procès des attentats du 13 novembre 2015. Ils sont presque tous ressortis physiquement indemnes, avec de légères blessures pour certains, mais traumatisés par leur expérience au plus près des assaillants.

La peur de mourir est constante pendant ces longues heures passées aux côtés des deux combattants de l'Etat islamique armés de Kalachnikovs et de ceintures explosives. La plupart se trouvent déjà à l'étage de la salle quand le concert des Eagles Of Death Metal commence. Comme les nombreuses autres personnes venues à la barre ces dernières semaines, ils décrivent une ambiance "très festive", "très joyeuse". Jusqu'au moment où les "claquements secs", comme les appelle Daniel, témoin de la scène depuis sa fenêtre, retentissent dans la salle et imposent une cacophonie qui en surprend plus d'un. David, lui, n'a pas hésité une seconde. Ce Chilien qui a grandi en banlieue parisienne reconnaît tout de suite les sons d'armes de guerre, et même de Kalachnikovs, grâce à son entraînement passionnel aux jeux vidéo. Il remonte des toilettes pour prévenir ses deux amis montés à l'étage avec lui. Ses trois sens sont activés : l'ouïe, l'odorat et la vue, "je vois comme un champ de blé allongé. Il y a des personnes allongées, je vois les balles fuser dans les corps et de gens mourir devant moi".

LIRE AUSSI : 13 novembre : gueule cassée, coeur brisé... Les plaies immuables des rescapés du Bataclan

Il prévient ses amis du danger extrême qui les attend, mais ils se retrouvent séparés. David est resté à l'étage et ne pense qu'à une chose : survivre. Couché entre les sièges, il se relève et profite du moment où les terroristes, qu'il n'a pas encore vus, rechargent pour passer les portes à l'étage et s'engouffrer dans le couloir qui mène à la loge. Pour tenter d'être invisible, il se cale à la fenêtre, dehors, les doigts sciés en s'accrochant à la bouche d'aération au-dessus de lui. Un autre homme a la même idée, il ne le connaît pas encore mais fera partie de ses "potages" actuels, des amitiés indéfectibles. Il s'agit de Sébastien, qui vient témoigner dans les habits qui auraient pu être sa "dernière tenue" : une chemise à carreaux rouges et noirs sur un tee-shirt noir, un jean bleu et des baskets noirs.

Un massacre devant leurs yeux

Alors qu'ils s'accrochent tant bien que mal aux lamelles de la bouche d'aération, une femme, également accrochée à une autre fenêtre un peu plus bas crie qu'elle est enceinte et demande aux passants de la rattraper. Mais au moins cinq mètres les séparent du sol et elle est en train de glisser. D'un geste qualifié d'"héroïque" par David, Sébastien, après être rentré à nouveau dans le couloir, la soulève d'une seule main. "J'ai fait ce que tout humain aurait fait, et elle avait beaucoup de force", nuance celui qui "n'est pas un héros". Quand les tirs ont commencé, ce journaliste qui a vécu les attentats de Madrid en 2004 depuis Bilbao, était dans la fosse, vers la droite de la scène. Il a réussi à s'enfuir sans essuyer de coups en passant derrière le rideau noir de la scène. Au lieu de prendre l'issue de secours, il se trompe et monte "à droite, vers le couloir". C'est là qu'il retrouve David et la femme enceinte, "on était trois à avoir eu cette brillante idée". Si la femme enceinte soulevée vers l'intérieur du Bataclan par Sébastien a réussi à partir se cacher, les deux futurs "potages" sont découverts par Ismaël Omar Mostefaï qui leur intime l'ordre de revenir : "Descendez de là. Si vous n'êtes pas tout seuls, je vous tue. Je viens de tuer cent personnes, je ne ferai pas la différence."

Pourquoi tu prends tes affaires, de toute façon tu vas mourir

"Debout, debout", ordonne Ismaël Omar Mostefaï à Grégory et Caroline, deux amis proches qui s'étaient installés au troisième rang du balcon. Exécutant les ordres, Grégory tente de prendre son sac. "Pourquoi tu prends tes affaires, de toute façon tu vas mourir", lui rétorque le djihadiste. Il rassemble à l'étage la dizaine de personnes qu'ils trouvent pour en faire leurs otages. "Le premier qui bouge, je lui file une balle dans la tête. Celui qui tente de faire le justicier, je le tue. C'est compris ?", menace-t-il avant de livrer des "explications" accusant François Hollande et les frappes en Syrie, qui semblent "peu convaincantes", voire "apprises par coeur, récitées de manière automatique", selon plusieurs témoignages.

LIRE AUSSI : Procès du 13 novembre : une soirée entre amitié brisée, héroïsme et terreur

Pendant ce temps, Foued Mohamed Aggad continue de tirer depuis le balcon dans la fosse "avec plaisir", précise Grégory. "Regarde, ils font semblant de faire les morts", s'enthousiasme le futur kamikaze en abattant les spectateurs vivants ou blessés au moindre mouvement. "Il s'amuse à tuer les gens qui sont en bas, on assiste au massacre de plusieurs personnes, sans rien faire", souffle David à la barre. Puis le troisième assaillant, Samy Animour se fait exploser sur scène après avoir été touché par les deux policiers de la Bac 75N, intervenus seuls. "Il s'est bien battu", le félicitent ses deux complices. "Je ne comprends rien, à part que je vais mourir", se souvient encore David.

Un huis clos morbide

Puis c'est la deuxième partie de la prise d'otages qui commence. Jusqu'ici tous assis dans la coursive du balcon, les deux terroristes encore vivants - "des gens qui ressemblent aux amis avec qui j'ai grandi", s'étonne David - les déplacent dans un couloir très étroit. Ce dernier mène sur la loge, où sont cachées plusieurs dizaines de personnes, mais dont aucun des otages, ni des assaillants, ne soupçonne la présence pendant plus de deux heures. Ismaël Omar Mostefaï se réjouit à son tour de tirer sur des cibles à l'extérieur, dans la rue, il blesse notamment Daniel, descendu de chez lui à ce moment-là, et tue un voisin qui regardait sa télévision dans son salon, Stéphane Hache, 52 ans.

LIRE AUSSI : "C'est mieux pour moi" : parties civiles, elles ne témoigneront pas au procès du 13 novembre

Plusieurs épisodes vont rythmer cet effrayant huis clos avec les ravisseurs. Lorsqu'un des otages affiche un "rictus", Ismaël Omar Mostefaï le somme de se lever pour l'emmener au bout du couloir. Alors que l'homme est face au mur, "un coup part". Mostefaï lui a tiré une balle à côté de la tête. "Ils s'adressaient à nous comme à des potes parfois", poursuit David. "Kalach de merde", "arrête de boire", l'otage de 23 ans à l'époque énumère ces petites phrases en décalage avec la situation. "Pendant la soirée, ils m'ont tendu une liasse de billets et m'ont demandé de la brûler. Je l'ai fait, et ils m'ont demandé d'aller terminer de la brûler au fond du couloir. Puis il ne se passait rien, alors j'ai sorti 15 euros de ma poche pour les brûler", raconte à son tour Sébastien, surnommé "le Libyen" par les assaillants, en raison de ses cheveux longs. "On t'a rien demandé, reviens là", ordonne alors un des assaillants.

Sébastien aura pour rôle d'être le "porte-parole entre les policiers dans la rue et les terroristes". Chacun avait un rôle assigné : "trois otages contre la porte, trois par fenêtre et un otage 'flottant' pour parler aux forces de l'ordre", explique David. Caroline devait surveiller un trou dans le plafond. Grégory, lui, a la tâche d'aller chercher une des sacoches pleines de chargeurs de leurs armes. Aujourd'hui, ils vivent avec cette impression honteuse d'avoir "collaboré". "On était leurs objets", résume David.

La délivrance de l'assaut

Lors des négociations avec les forces de l'ordre, les otages assistent à une scène assez confuse, où les deux assaillants semblent quelque peu "improviser". Ils réclament par exemple une lettre signée de François Hollande attestant du retrait des troupes françaises en Syrie. Mais "les terroristes n'ont rien de concret à demander", désespère David. Après de nombreux échanges aux téléphones avec la police, "les négociations ne donnent rien, je suis sûr de mourir", s'angoisse-t-il. Comme pour se rassurer mutuellement, à ce moment, il prend la main de l'homme en costume assis à côté de lui. "Il s'appelle Stéphane, il est aujourd'hui l'un de mes plus grands alliés." Plusieurs sont certains de passer des jours, voire des semaines, dans ce couloir minuscule. Mais l'assaut est finalement lancé, même si Grégory a tenté de l'empêcher en restant contre la porte, par peur qu'ils fassent tous sauter. Il faut dire que l'un des ravisseurs leur avait fièrement montré son attirail explosif, quand le second avait la main sur le détonateur.

A la place des gens, il y a un amoncellement de corps morts

Personne dans le couloir ne s'y attend à ce moment, surtout pas Ismaël Omar Mostefaï et Foued Mohamed Aggad, quand les "héros de la BRI", remerciés par tous à la barre, entrent par surprise et essuient sur le bouclier, "27 coups de feu", que David a comptés. Le bouclier tombe, heureusement les chargeurs des terroristes sont alors vides. Les policiers avancent, sans trop regarder, piétinent Caroline restée au sol et finalement attrapée par David. Ils lancent des grenades aveuglantes et assourdissantes. C'est le chaos dans le couloir où Grégory a la bouche "tapissée de poussière". La colonne d'assaut a, en quelques minutes à peine, neutralisé le danger sans faire de blessés graves. Un miracle pour un assaut lancé dans un environnement si étroit avec autant de personnes et d'armes lourdes.

Quand il sort du couloir, David est "sidéré" et n'en revient "pas d'être en vie". Puis vient le moment de traverser la salle, où gisent les corps des victimes assassinées. "A la place des gens, il y a un amoncellement de corps morts", se souvient douloureusement David qui, en se demandant s''il n'a "pas participé à tout ça", tombe dans les pommes. A la sortie, une bonne nouvelle l'attend, ses deux amis venus voir le concert avec lui sont en vie, ainsi que deux autres copines qui étaient restées dans la fosse. Il conclut sa déposition en citant le dernier discours de Salvador Allende, ancien président chilien, prononcé peu avant sa mort : "La honte tombera sur ceux qui ont trahi leurs convictions, manqué à leur propre parole et se sont tournés vers la doctrine des forces armées (...) L'Histoire ne s'arrête pas, ni avec la répression ni avec le crime".