"Je veux qu'il soit condamné, je veux avoir eu raison de croire en la justice." Pour Eva Loubrieu, l'une des deux accusatrices de Georges Tron que L'Express a pu rencontrer, l'histoire s'apprête à bégayer. Dix mois après le report inattendu de son procès, le maire de Draveil (Essonne) et ex-secrétaire d'Etat revient ce mardi 23 octobre devant les assises pour répondre, pendant quatre semaines, des accusations de deux anciennes employées municipales. Elles disent avoir subi viols et agressions sexuelles à répétition de la part de l'élu et son ex-adjointe à la Culture Brigitte Gruel, tous les deux âgés de 61 ans, tandis qu'elles travaillaient sous leur responsabilité.
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En décembre 2017, l'affaire devait être jugée sur neuf jours par la cour d'assises de Seine-Saint-Denis. Elle avait été renvoyée au soir du quatrième : les débats avaient pris du retard et le président de la cour avait fini par les reporter après avoir été mis en difficulté par la défense de Georges Tron.
"Le cirque de maître Eric Dupont-Moretti"
Le conseil de l'accusé, Eric Dupond-Moretti, avait notamment révélé en pleine audience une conversation privée au cours de laquelle le magistrat avait confié à des avocats qu'il aurait préféré "que ce soit une femme qui préside" le procès.
"Ça ne pouvait pas continuer comme ça, considère aujourd'hui Eva Loubrieu, entre le cirque organisé par Dupont-Moretti et les incidents d'audience à répétition, notre parole n'était pas entendue." Elle veut croire que, cette fois, les choses seront différentes, et voit dans ce premier procès manqué "un banc d'essai", peut-être un mal pour un bien. "Dupont-Moretti, il ne me fait plus peur. Je le connais, je l'ai vu à l'oeuvre, je sais de quel théâtre il est capable. Tron non plus ne me fait plus peur, lors du dernier procès j'ai réussi à me tenir devant lui sans trembler, à soutenir son regard. A mes yeux, ils ont tous deux perdu de leur lustre."
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Le premier procès d'assises s'était ouvert quelques semaines seulement après l'onde de choc mondiale née des accusations contre Harvey Weinstein, et la vague du mouvement MeToo dont on vient de célébrer le premier anniversaire. Un contexte toujours d'actualité, qui avait accentué la fébrilité des débats, ponctués d'invectives. "C'est une bonne chose que la parole des femmes se soit libérée", estime Eva Loubrieu. Mais ça ne change rien à mon affaire. Nous avons déposé plainte en 2011 et je me souviens parfaitement qu'à l'époque, aucune association ne nous a tendu la main." Pas question donc de jouer la confusion.
Théorie du complot
L'affaire a mis en lumière la passion de Georges Tron pour la réflexologie plantaire, mais les accusatrices Virginie Ettel et Eva Loubrieu dénoncent bien plus que des massages de pied impromptus. Cette pratique était selon elles le prélude à des attouchements et des pénétrations digitales entre 2007 et 2010, lors de scènes de triolisme auxquelles elles disent avoir été incapables de s'opposer, tétanisées face à leurs employeurs. Les deux accusés nient en bloc cette version des faits, Georges Tron s'estimant victime d'un "complot" de ses adversaires d'extrême droite.
Pour l'accusation, cette théorie du complot maintes fois écartée par les magistrats ne tient pas. "Tron nie tout, mais il y a des choses qui ne peuvent pas s'inventer", commente Eva Loubrieu qui rappelle que sa version des faits, "que ce soit lors de mon dépôt de plainte devant les policiers, ou finalement aux assises devant les jurés", n'a jamais varié. "Encore, si j'étais seule, je comprendrais qu'il y ait un doute, mais toutes les femmes du dossier racontent le même mode opératoire."
Le nouveau procès repartira de zéro ce 23 octobre, sa durée a même été sensiblement allongée afin d'entendre 55 témoins et 8 experts. A l'exception du nouveau président, Philippe Coirre, et d'un changement d'avocat sur le banc des parties civiles, les protagonistes seront les mêmes. Y compris l'avocat général Frédéric Bernardo, qui avait "surpris" la défense du maire de Draveil en assumant un oeil neuf sur le dossier, alors que le ministère public s'était toujours opposé au renvoi devant les assises de l'élu et de son ex-adjointe.
"Ce n'est pas maintenant que je vais m'écrouler"
Le procès, qui doit s'étaler sur quatre semaines, s'annonce long et éprouvant. Les plaignantes sont-elles prêtes à encaisser le marathon judiciaire qui s'annonce ? "Je tiens depuis tellement d'années, balaie Eva Loubrieu, ce n'est pas maintenant que je vais m'écrouler, même si ça m'accapare l'esprit et que j'en fait encore des cauchemars." Cette mère d'un grand garçon, qui vit aujourd'hui du RSA, confie à L'Express sa "hâte d'aller au bout" pour sortir enfin de l'affaire qui a ruiné sa vie. "Mes cicatrices resteront pour toujours mais, en attaquant, j'ai déjà retrouvé de l'amour propre et de l'estime de soi. Maintenant j'aspire à retrouver la paix."
Car ces sept années de procédure auront laissé des traces. En 2013, les juges d'instruction ont d'abord prononcé un non-lieu en faveur de Georges Tron et Brigitte Gruel, conformément aux réquisitions du parquet d'Evry, provoquant l'appel des plaignantes. En 2014, la cour d'appel de Paris, contre l'avis du parquet général, a infirmé ce non-lieu et ordonné le renvoi aux assises des mis en cause pour viols et agression sexuelles. Réélu maire de Draveil en mars 2014, Georges Tron s'est pourvu en cassation, mais le 3 avril 2015, la haute juridiction a validé le renvoi. Après le faux départ de décembre dernier, c'est donc le procès de la dernière chance qui s'ouvre ce mardi aux assises ; il n'y aura plus de recours possible.
"C'est dur, quand on s'estime victime, de devoir se justifier de tout, de sa vie, de ses moeurs", témoigne Eva Loubrieu, qui s'apprête à tout revivre, elle l'espère, pour la dernière fois. "Mon grand moment, ce sera le réquisitoire de l'avocat général à la fin du procès. J'ai hâte de l'entendre, il signera la fin de tout ça." Mais quelle que soit l'issue des débats pour le maire de Draveil, elle l'assure, il n'y aura pas de pardon. "Il a été jusqu'à me menacer de m'enlever mon enfant. Je ne lui pardonnerai pas, comme je ne pardonnerai pas à ceux qui se sont tus et n'ont rien fait."
