Le milliardaire russe adore jouer les pères Noël. Chaque fin d'année, depuis son installation en principauté, en 2011, Dmitri Rybolovlev, actionnaire principal et président du club de football de l'AS Monaco, sort de sa hotte de jolis cadeaux à l'intention de son voisinage chic et de son entourage professionnel : champagne, vins fins, boîtes de caviar et autres chocolats de luxe... De Genève à New York, de Londres à Chypre, en passant par le Luxembourg, la liste de ses bénéficiaires a des allures de Bottin mondain. On y retrouve des voisins fortunés, des diplomates, des avocats d'affaires, des spécialistes en montages financiers opaques, et même l'administrateur d'un monastère orthodoxe de Moscou, dont Rybolovlev avait financé la rénovation, en 2010, pour un total de 17,5 millions d'euros.
A priori, rien d'étonnant à ce que l'oligarque, dont la fortune - du moins celle qui est connue - est aujourd'hui évaluée à 6 milliards d'euros, adresse des présents de fin d'année à son cercle relationnel ou à des partenaires économiques. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Mais l'identité des personnalités et des institutions bénéficiant de ce type d'attention est instructive. Elles dessinent en ombres chinoises l'entrelacs des réseaux financiers grâce auxquels Dmitri Rybolovlev est suspecté de dissimuler ses avoirs, depuis sa procédure de divorce tumultueuse entamée en 2008, et finalisée sept années plus tard. Mais surtout, cette liste des heureux élus intéresse aujourd'hui la justice monégasque. Car le milliardaire - "Rybo", pour les intimes - a été mis en examen à deux reprises en principauté. La première fois, en octobre 2017, pour "complicité d'atteinte au respect de la vie privée". La seconde, en novembre dernier, pour soupçons de "corruption passive" et "active" et de trafic d'influence".
Les listes de bénéficiaires versées au dossier judiciaire
Depuis 2015, Dmitri Rybolovlev est en effet au coeur d'une incroyable tourmente judiciaire. Dans un premier temps, le milliardaire russe dépose plainte pour escroquerie contre Yves Bouvier, un marchand d'art suisse, dans une affaire liée à la vente de 37 tableaux de maîtres, pour le montant extravagant de deux milliards de dollars (1,7 milliard d'euros). Le Russe accuse le second de lui avoir surfacturé ces toiles de près de 900 millions d'euros. Mais l'enquête débouche sur un autre scandale: l'analyse du téléphone portable de Tetiana Bersheda, l'avocate de Dmitri Rybolovlev a révélé des centaines de SMS échangés par cette dernière avec des juges monégasques et des policiers français travaillant précisément sur l'enquête ouverte à la suite de plainte de l'oligarque russe. On découvre alors que maître Bersheda entretenait des liens très privilégiés avec des hauts magistrats et des policiers de Monaco.
La justice de la Principauté cherche notamment à savoir si "Rybo" n'aurait pas tenté de s'attirer les faveurs de fonctionnaires monégasques, voire de se créer des obligés. Cela en leur adressant spontanément des présents ou des invitations et, notamment, en multipliant les cadeaux pour les fêtes de fin d'année. La liste des bénéficiaires entre 2013 et 2017, que L'Express a pu consulter, est éloquente. Outre ses propres conseillers fiscalistes ou le cabinet d'avocats chypriote qui gère l'ensemble de ses actifs, Dmitri Rybolovlev n'oublie jamais de témoigner son estime aux responsables des services des douanes et d'exploitation des aéroports de Nice et de Monaco. De même, le responsable des visas à l'ambassade de France en principauté est systématiquement gratifié d'une bouteille de grand vin.
700 euros de champagne pour le gotha monégasque
Mais le milliardaire soigne avant tout son image sur le Rocher. Chaque année, au moins une cinquantaine d'officiels et de membres de grandes familles locales reçoivent un présent. Détail pittoresque : la valeur du colis dépend du prestige et du rang présumé de la personne au sein du gotha monégasque.
A tout seigneur, tout honneur. Le prince Albert II, ainsi que ses soeurs, les princesses Caroline et Stéphanie, reçoivent habituellement du champagne ou des vins fins, pour une valeur de 700 euros. Sollicité en novembre dernier par le site d'information Mediapart sur ce type d'usage, le Palais avait répondu que "la réception de cadeaux de courtoisie encadrée par des textes n'a jamais conduit à dérégler le bon fonctionnement des services de l'Etat".
Cinq ou six autres personnalités ont bénéficié, ces dernières années, du "barème" de 700 euros. Parmi elles, le ministre d'Etat (l'équivalent du Premier ministre, généralement un haut fonctionnaire français), celui de la Justice et de l'Intérieur. Deux anciens titulaires de ces charges gouvernementales ont été mis en examen, en novembre dernier, dans l'enquête sur les soupçons de corruption. Le premier, Philippe Narmino, ex-directeur des services judiciaires, a fait valoir ses droits à une retraite anticipée en septembre 2017. Le second, Paul Masseron, ancien conseiller pour l'Intérieur, a pris sa retraite en avril 2015. Aussitôt embauché par Dmitri Rybolovlev comme responsable de la sécurité de l'AS Monaco, ce haut fonctionnaire français a depuis renoncé à cette activité.
Un cran en dessous, viennent les destinataires d'un cadeau classé "A", d'une valeur de 165 euros. Entre 2013 et 2017, on y retrouve une quinzaine de conseillers de gouvernement (ministres), de parlementaires et de hauts fonctionnaires. Les textes officiels monégasques encadrent évidemment la "déontologie des fonctionnaires et agents de l'Etat dans le cadre des relations avec les administrés". A la rubrique "cadeaux et avantages", il est précisé que ces derniers "ne peuvent accepter de cadeaux susceptibles d'influer sur [leur] impartialité" ou "de constituer une récompense ou une contrepartie de prestations accomplies dans le cadre de leur mission". Avec une tolérance toutefois : "À l'occasion d'événements traditionnels tels que [...] les fêtes de fin d'année, les fonctionnaires peuvent recevoir des cadeaux d'usage relevant de la courtoisie ou de l'hospitalité."
2015, année faste
En fin d'année 2015, quelques mois après son dépôt de plainte pour escroquerie contre le marchand d'art suisse, Dmitri Rybolovlev se montre particulièrement courtois. Plusieurs dizaines de "VIP" reçoivent une délicate attention, toujours selon leur rang : sept ministres, un capitaine de police, des directeurs de services administratifs et culturels, des responsables de la Société des bains de mer (SBM), la structure qui gère le casino et les palaces de la principauté. De leur côté, les quatre concierges du Formentor, le gratte-ciel qui abrite le family office de Rybolovlev, reçoivent chacun une enveloppe renfermant 400 euros en liquide...
Les deux années suivantes, la liste des bénéficiaires s'est réduite. Et le budget alloué à chaque paquet-cadeau a été revu à la baisse. Il n'est plus alors que de 400 euros pour les princesses Caroline et Stéphanie, et quelques rares ministres. Faut-il y voir une conséquence des déconvenues judiciaires de Dmitri Rybolovlev ? En tout cas, le président de l'As Monaco est moins en cour sur le Rocher. Selon le bordereau 2017, l'ex-ministre de la Justice, Philippe Narmino, mis en examen depuis lors, n'a reçu qu'une... carte de voeux. Les cadeaux de nombreux hauts fonctionnaires et acteurs importants de la vie économique monégasque ont vu leur budget rétrogradé en classe "A" (165 euros), voire en classe "B" (70 euros). Autant dire une misère.
