30 000 pages d'instruction, plus de 300 journalistes venus du monde entier, la plus grosse concentration de ténors de l'année... Pendant trois semaines, le tribunal de grande instance de Lille s'est penché sur l'affaire de proxénétisme aggravé dit "du Carlton de Lille". Quatorze prévenus aux CV aussi variés que commissaire de police, avocat pénaliste ou tenancier d'une maison close. Et une tête d'affiche: Dominique Strauss-Kahn. Le jugement a été mis en délibéré au 12 juin. Que retenir de ce procès hors-norme qui s'est payé le luxe de voler la vedette à Liliane Bettencourt?

Le mauvais procès en proxénétisme fait à DSK

Audience après audience, le public et la presse ont assisté à l'effondrement d'un pan entier de l'instruction, et pas des moindres: les accusations de proxénétisme à l'encontre de Dominique Strauss-Kahn. Alors même que le dossier était surnommé "l'affaire DSK", ni les témoignages des prostituées, ni les échanges de SMS, ni sa garçonnière parisienne qui a abrité certaines parties fines n'ont mis en difficulté l'ancien directeur du FMI.

Le réquisitoire du procureur n'est venu que confirmer ce qui semblait inéluctable: la demande de "relaxe pure et simple" de DSK. Pour Frédéric Fèvre, aucune preuve formelle n'a attesté que l'illustre prévenu savait que Jade, Mounia et les autres étaient des prostituées. Encore moins, qu'il était "le pivot" d'un réseau de proxénétisme.

Le procès d'une instruction moralisatrice

A mesure que les charges contre Dominique Strauss-Kahn se sont dégonflées, celles contre les juges d'instruction ont pris forme. La plus violente a émané du procureur lui-même. "Un homme puissant est-il nécessairement coupable?", a-t-il interrogé d'emblée. Dans son réquisitoire, il a dénoncé une enquête basée sur des "perceptions" dans laquelle la morale a supplanté le droit.

Preuve en est: les magistrats instructeurs ont principalement forgé leur conviction que DSK savait qu'il était en présence de prostituées en s'appuyant sur ses pratiques sexuelles, en l'occurence la sodomie. "Il ne nous appartient pas d'introduire le moindre soupçon de morale dans le débat judiciaire. Il est d'ailleurs intéressant de constater que certaines pratiques sexuelles qui ne pourraient, selon certains, être réalisées que dans le cadre de la prostitution, ont été dénoncées par les prostituées elles-mêmes comme des actes qu'elles refusaient d'accomplir", a-t-il déclaré.

Le procès des fuites dans la presse

Dans cette affaire, rien - ou si peu - n'a été caché au public. Pendant les trois années d'instruction, les fuites dans la presse ont été légion. Les parties fines entre Paris, Washington, Lille et la Belgique, l'"appétit" sexuel de l'ancien ministre, ses goûts pour telle ou telle pratique et même ses SMS graveleux échangés avec son ami Fabrice Paszkowski ont été dévoilés avant sa mise en examen, en mars 2012. Si bien que DSK a expliqué aux psychiatres qu'il refusait de se soumettre à l'expertise de peur de voir leurs conclusions faire la Une des médias. Une information judiciaire pour violation du secret de l'instruction et recel de cette violation a d'ailleurs été ouverte avant d'être finalement abandonnée, faute de preuves.

L'instruction terminée, ces fuites ont continué à peser sur les débats. Tout au long du procès, les quatre prostituées qui se sont portées parties civiles ont inlassablement rappelé au tribunal les conséquences sur leurs vies privées d'avoir vu leurs noms divulgués dans la presse, leur inquiétude d'être démasquées. Elles se sont présentées à la barre apeurées, les cheveux cachés sous des perruques, la tête baissée pour ne pas être reconnues. Quelle conséquence également sur la sérénité des débats, a interrogé Me Malka, l'un des trois avocats de DSK? "Nous n'avons jamais été aussi loin dans la violation du secret de l'instruction. Comment faites-vous pour juger sereinement? Il devient impossible de défendre normalement un homme."

Le procès du voyeurisme généralisé

Est-ce pour assister à ce grand déballage que plus de 300 médias du monde entier ont fait le déplacement pour ce qui aurait été, en l'absence de DSK, une classique histoire de proxénétisme hôtelier? Est-ce pour obtenir quelques détails scabreux que le public faisait le pied de grue devant le tribunal de grande instance dès six heures du matin alors même que les audiences ne commençaient qu'à 9h30? "Ce dossier a transformé 66 millions de Français en voyeurs", a fustigé Me Malka lors de sa plaidoirie.

Ces détails sur la vie sexuelle de DSK, le procureur Frédéric Fèvre les a dénoncés dans un réquisitoire sans concession. "Je voudrais dire que j'ai été troublé par l'évocation récurrente depuis sa mise en cause, des pratiques sexuelles de Dominique Strauss-Kahn. Oui, troublé. Parce que dans ce dossier, c'est le seul prévenu pour lequel on a poussé aussi loin le souci du détail." C'est vrai que pour aucun des treize autres mis en cause, les pratiques n'ont été détaillées avec autant de précision. Si la relaxe de DSK fait peu de doutes, que restera-t-il de ce dossier? Des dommages collatéraux irréparables, selon l'une de ses avocates, Me Frédérique Baulieu, évoquant la mauvaise réputation qui restera attaché à son client: "un salaud de la pire espèces en plus, puisqu'il s'en sort!"

Pourtant, dès l'ouverture du procès, le président Lemaire a indiqué qu'il ne comptait pas "revenir sur les détails, les anecdotes mais évoquer les faits pour les évaluer uniquement sous l'angle de la qualification pénale". Et il s'y est tenu. Certes, la vie sexuelle de l'illustre prévenu a été décortiquée - il n'a d'ailleurs éludé aucune question - afin de déterminer s'il pouvait ignorer que les femmes qui participaient à ses soirées étaient des prostituées. Mais à aucun moment le tribunal n'est revenu sur les dizaines d'anecdotes aussi sordides - que bien souvent inutiles - dont regorge l'ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel.

Le procès de la théorie du complot

Et si l'affaire du Carlton de Lille avait été fomentée pour faire barrage à la candidature de Dominique Strauss-Kahn à la présentielle de 2012? Avant même son ouverture, l'ombre du complot plane sur le procès. Selon un ancien commissaire de la police judiciaire de Lille, Joël Specque, les investigations n'ont pas débuté en février 2011- comme l'affirment tous les documents officiels - mais dès juin 2010. Des écoutes administratives ont été pratiquées à cette période. Or, ces branchements doivent obligatoirement être autorisés par le Premier ministre, François Fillon à l'époque.

De là à penser que le gouvernement de Nicolas Sarkozy cherchait des "billes" pour anéantir les chances du grand favori à la présidentielle de 2012 ( l'affaire Diallo n'a pas encore eu lieu), il n'y qu'un pas que la Défense a franchi à l'unisson. Et que le procureur a balayé d'un revers de la main dans son réquisitoire. "La justice aurait été instrumentalisée? Mais encore une fois, parler d'un complot permet de ne pas aborder le fond, or, c'est précisément cela qui intéresse le tribunal. Et le tribunal n'a pas été saisi sur la base d'écoutes administratives, mais à la suite d'une courte enquête préliminaire, par définition judiciaire, suivie d'une longue instruction qui a donné lieu à six mille cotes de procédure."

La requête en nullité déposée par la défense a été jointe au fond du dossier. Mais les explications du commissaire Specque ont été si peu convaincantes - il s'est retranché derrière le "secret défense" pendant toute son audition, arguant seulement que le nom de DSK n'avait pas été prononcé - que l'alléchante théorie du complot a fait "pschitt", selon le mot du procureur.