Récemment condamné par le tribunal de Bobigny après les perquisitions agitées au siège de son mouvement, Jean-Luc Mélenchon voit néanmoins son horizon judiciaire s'éclaircir: il va échapper à un procès supplémentaire, cette fois-ci pour diffamation. Le leader de La France Insoumise était en effet visé depuis le 6 juin 2017 par une plainte de l'ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve, qu'il avait qualifié dans l'une de ses envolées dont il a le secret de "gars qui s'est occupé de l'assassinat de Rémi Fraisse", ce militant écolo tué par l'explosion d'une grenade lancée par les gendarmes lors l'une manifestation en 2014. Cazeneuve était alors ministre de l'Intérieur.

Pour compléter ses accusations, Mélenchon avait encore précisé à l'attention de Cazeneuve: "Le gars qui a fait gazer, matraquer toutes les manifestations et qui prend maintenant sa tête de petite sainte-nitouche pour me dire que c'est moi qui ne sais pas choisir entre le Front national et je ne sais pas qui."

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Sans avoir réussi à convoquer Jean-Luc Mélenchon pour le mettre en examen, la juge Sabine Kheris vient de signifier aux parties le 12 décembre 2019 la fin de l'affaire. Il lui a été impossible d'entendre le chef des Insoumis (les lettres recommandées de convocation revenaient à son cabinet sans avoir été remises au destinataire...), encore plus d'obtenir la levée de son immunité parlementaire, demande déposée officiellement le 12 juin 2018, et à laquelle l'Assemblée nationale n'a jamais répondu.

Lettre à Richard Ferrand

De guerre lasse, la magistrate a donc fini par refermer le dossier. Comme L'Express l'avait raconté, le député Mélenchon a joué la montre depuis que la plainte a été déposée, et cela a fini par payer. Grâce à l'inertie du bureau de l'Assemblée nationale et de son président.

Richard Ferrand vient en effet de recevoir une lettre de l'avocat de Cazeneuve, Ariel Goldmann. Cette missive, datée du 7 novembre 2019 et consultée par L'Express, ressemblait à une tentative de la dernière chance susceptible de permettre la tenue d'un vrai procès, histoire de purger le doute: les propos du chef des Insoumis, tenus en mai 2017 dans un reportage diffusé par l'émission "C Politique" sur France 5, étaient-ils diffamatoires ou non, avec la circonstance aggravante qu'ils auraient éventuellement été tenus à l'encontre d'une personne "dépositaire de l'autorité publique"?

L'avocat demande à Ferrand où en est la demande de levée d'immunité parlementaire visant le parlementaire Insoumis, et quelle est "la position du bureau" de l'Assemblée à ce sujet, soulignant "l'ancienneté des faits et de l'entrave au fonctionnement de la justice auquel nous assistons de la part du député Mélenchon". A la date de la clôture de l'information judiciaire, il n'avait reçu aucune réponse du président de l'Assemblée, lui-même par ailleurs mis en examen pour "prise illégale d'intérêts" dans l'affaire des Mutuelles du Mans.

"Extravagant"

Ironie de l'histoire, la présidente de France Télévisions, qui est considérée par la loi comme auteur principal éventuel de la diffamation, pour avoir offert le support télévisuel aux propos litigieux, se retrouvera donc toute seule sur les bancs des prévenus le jour du procès. Sans que l'auteur de ces mêmes propos soit amené à rendre des comptes sur une éventuelle diffamation.

De quoi faire bondir l'avocat de Bernard Cazeneuve, Ariel Goldmann: "C'est quand même extravagant qu'un député de la République puisse de la sorte échapper à ses responsabilités et se soustraire à la justice, et que l'Assemblée nationale prête la main à de tels comportements". L'avocat se réserve néanmoins la possibilité de demander à la juge de nouveaux actes d'instruction avant que Delphine Ernotte soit officiellement renvoyée devant le tribunal pour y être jugée.