Kim qui? Non, vraiment, Aomar Aït Khedache, 62 ans, ne voyait pas qui était Kim Kardashian, la reine de la téléréalité américaine. Du moins, pas avant de braquer la belle dans son hôtel parisien, aux petites heures du 3 octobre 2016, et de s'enfuir avec ses bijoux estimés à 9 millions d'euros. "Je l'ai su quand c'est passé à la télé, après (...), a-t-il assuré à la juge d'instruction, selon les documents que L'Express a pu consulter. Je ne savais pas qui c'était, je ne l'avais jamais vue. Je ne m'intéresse pas à ce milieu, la téléréalité etc, pour moi, c'est pour les adolescents."

Le milieu tout court, celui des voleurs et des receleurs, cet homme de 62 ans connaît beaucoup mieux. Quand les policiers l'interpellent, le 9 janvier 2017, dans son petit duplex de Vincennes, dans le Val-de-Marne, il vit sous plusieurs identités usurpées. Une pour la Sécurité sociale. Une autre pour l'administration. Il est en cavale depuis sa condamnation pour trafic de stups, en octobre 2010, et recherché pour une affaire de séquestration à domicile. En avril 2015, avec un comparse, il a détroussé les quatre habitants d'un hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine. Son ADN a été relevé sur le téléphone avec lequel l'une de ses victimes lui a asséné plusieurs coups à la tête. "J'en étais à voler pour manger", expliquera-t-il à l'expert en psychiatrie. En 2014, sous son faux nom, il a aussi été arrêté à Montauban pour vol.

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La vie n'a pas fait de cadeaux à Omar - "Aomar, c'est une erreur de frappe de l'état civil", selon lui. Le gamin de Kabylie, fils de harki, a sept ans lorsqu'il débarque à Paris. La famille Aït Khedache s'entasse dans un hôtel miteux du quartier d'Aligre. Avec sa soeur aînée, le numéro 5 de la fratrie, qui ne parle pas un mot de français, est envoyé dans une institution religieuse du pays basque. "On était trop une charge pour mes parents", résume-t-il à la juge d'instruction. Il réintègre le foyer quand les Aït Khedache obtiennent un HLM à Cormeilles-en-Parisis, dans le Val d'Oise.

"Je ne suis pas délinquant, j'ai toujours travaillé"

Fâché avec l'école, Omar part en apprentissage à 16 ans, option chaudronnerie, dans les Ardennes. L'existence, pour la première fois, lui sourit. Omar est amoureux. A 20 ans, il épouse Agnès et travaille avec ses beaux-parents dans leur petite entreprise de distribution alimentaire de la Somme. Mais le bonheur tourne court. Quelques mois plus tard, le jeune marié tombe pour cambriolage. Alors qu'il est derrière les barreaux, Agnès, enceinte, meurt dans un incendie. Suit un "trou noir" de quatre longues années dont les médicaments peinent à l'extraire. Il retourne en prison pour un deuxième fric-frac.

"Je suis pas du tout délinquant, j'ai toujours travaillé, proteste-t-il sur procès-verbal. C'est des erreurs de parcours de jeunesse." Pourtant, Omar récidive. Le soir de la Saint-Sylvestre 1982, il est arrêté pour braquage. Condamné à sept ans d'emprisonnement, il collectionne les diplômes: certificat d'études, brevet des collèges, CAP de cuisine (sa passion), BEP d'employé administratif. A sa sortie, en 1987, l'homme se range. Il ouvre un restaurant à Sarcelles et reprend une entreprise de livraison pour l'industrie aérospatiale. Au tournant du siècle, Aït Khedache divorce de sa seconde épouse, Françoise, dont il a deux petits garçons, revend ses sociétés et part s'installer près de Malaga, en Espagne, rachetant sur place une cafétéria.

Omar ne se fait pas oublier très longtemps. En 2006, il est extradé vers la France et mis en examen pour importation et transport de stupéfiants. En attendant son procès, il travaille comme cuisinier, puis reprend la brasserie de la Gare, à Chelles, en Seine-et-Marne. Lorsque les juges de Versailles le condamnent à cinq ans de prison, en 2010, Omar n'est plus sur le banc des prévenus. Il a pris la tangente.

Cagoules et blousons siglés Police

A l'automne 2016, Aomar Aït Khedache fait son retour sur les radars policiers. Et une entrée fracassante dans la vie de Kim Kardashian. L'Américaine, de passage à Paris pour la Fashion Week, la semaine des défilés de mode, séjourne dans un discret hôtel du VIIIe arrondissement, le No Name. La nuit du 2 au 3 octobre, elle dort quand cinq hommes gantés et encagoulés, vêtus de blousons siglés Police, se présentent à la réception de l'établissement. Le concierge conduit deux d'entre eux jusqu'à la chambre de sa célèbre cliente. Les intrus dérobent une bague à 4 millions d'euros, ainsi que le contenu d'un coffret à bijoux. Ils ne connaissent que deux mots d'anglais, d'après la jeune femme: "ring" (bague) et "money" (argent).

Mi-truands aguerris, mi-pieds nickelés, les braqueurs de Kim Kardashian collectionnent les bourdes. En prenant la fuite à vélo, le porteur du butin chute et perd une croix ornée de diamants. L'un de ses comparses laisse son ADN sur deux menottes en plastique et plusieurs morceaux de ruban adhésif. Celui-là figure dans les fichiers: c'est celui d'Aomar Aït Khedache.

Les limiers de la Brigade de répression du banditisme sont convaincus que le Franco-Algérien est la cheville ouvrière du vol. Cinq téléphones dédiés ont été utilisés cette nuit-là aux abords de l'hôtel. Celui d'Omar, en relation avec les quatre autres qui, eux, ne communiquent qu'avec lui. Pendant de longues semaines, les policiers le placent sous surveillance. Ecoutent ses conversations. Epient ses rendez-vous. Suivent ses déplacements jusque dans le quartier des diamantaires à Anvers, en Belgique, où il se rend deux fois pour revendre le magot.

Rendez-vous pour "le cadeau des enfants"

Mais la proie se méfie. Dans ses communications, Aomar Aït Khedache utilise un langage codé parce que, dit-il, "le téléphone, c'est comme le Sida, si un est écouté, il infecte les autres". A ses complices présumés, il parle de "pièces automobiles" plutôt que de bijoux et donne rendez-vous à Paris pour "le cadeau des enfants". La remise à chacun de sa part, traduisent les enquêteurs.

Depuis son interpellation, Omar soigne son personnage de papy dépassé par les événements. Lui, le cerveau? Pas du tout. Oui, il a participé au braquage, mais c'est un certain "X", rencontré en prison, qui a tout organisé. Il s'est laissé entraîner parce qu'il était "dans une situation catastrophique". Au point de dormir "à la rue", dans la voiture de son fils. D'ailleurs, il "regrette amèrement ce qui s'est passé". Oui, il était bien l'un des deux hommes qui ont ligoté Kim Kardashian. Mais non, ce n'est pas lui qui pointait son arme sur l'Américaine et donnait les ordres, c'est le fameux "X" dont il refuse de donner l'identité.

Les munitions découvertes dans sa cave ? Monsieur est bricoleur, il voulait décorer une lampe. Pour les détails, les heures, les lieux, le sexagénaire est désolé, mais sa mémoire lui fait défaut. Les "je me souviens pas", "je ne sais plus", et autres "je ne me rappelle pas" truffent ses auditions. Et puis l'homme souffre de multiples maux: son dos lui fait souffrir le martyre, il est diabétique, à moitié sourd, entend siffler les acouphènes; ses appareils auditifs, quant à eux, lui causent bien du souci. Mais pour un bandit sur le retour, Omar a encore de beaux restes. Quand il a été arrêté dans l'affaire Kardashian, il préparait déjà un nouveau coup.