[EDIT: cet article a été mis à jour le jeudi 27 juin, après la parution du décret au Journal officiel.]

Cette fois, c'est officiel: Jean-François Ricard a été officiellement nommé à la tête du parquet national antiterroriste (PNAT) nouvellement créé, selon un décret présidentiel paru jeudi au Journal officiel.

Parmi les onze candidats qui s'étaient déclarés en avril, huit hommes et trois femmes, le gouvernement a choisi celui jouissant de la plus grande expérience dans la lutte contre le terrorisme, avec une réputation de grande fermeté. Sur ses vingt-quatre années comme juge d'instruction, de 1982 à 2006, Jean-François Ricard en aura passé la moitié dans la fameuse galerie Saint-Eloi, du nom du couloir très sécurisé du palais de justice de Paris réservé aux magistrats de l'antiterrorisme. Le nom de Ricard y était associé à celui d'un autre magistrat, plus célèbre que lui et dans l'ombre duquel il a oeuvré : Jean-Louis Bruguière.

"Un gros bosseur", dit de lui Bruguière

"C'est un très bon magistrat avec lequel j'ai travaillé en bonne intelligence sur de grosses affaires de l'islamisme radical, confie à L'Express Jean-Louis Bruguière, actuel haut représentant de l'Union européenne auprès des États-Unis pour la lutte contre le financement du terrorisme. Gros bosseur et très minutieux, il connaissait les dossiers par coeur."

Jean-François Ricard a aussi été choisi par le pouvoir -il a récemment rencontré Emmanuel Macron, selon le JDD-, car il faisait partie du quatuor de personnalités qui ont bataillé sans relâche pour convaincre le gouvernement de la nécessité de créer ce PNAT. Cette "bande des quatre" était composée de Michel Debacq, ancien chef de la section antiterroriste du parquet de Paris, Christian Vigouroux, ex-directeur de cabinet de deux gardes des Sceaux, Christiane Taubira et Elisabeth Guigou, avec Bruguière et Ricard.

A la tête d'une institution spécialisée

Debacq, Bruguière, Vigiouroux et Ricard ont plaidé pour une institution spécialisée, avec un procureur dont l'attention ne sera jamais détournée par les hautes responsabilités liées à la direction d'un gigantesque parquet comme celui de Paris. Les syndicats de magistrats exprimaient pourtant les plus grandes réserves sur la nécessité de créer ce PNAT, jugeant que l'ancien procureur François Molins assumait fort bien la plénitude du champ de compétence de son gigantesque parquet, avec ses 116 magistrats.

Jean-François Ricard devrait donc prendre la tête d'une équipe plus modeste de près de 25 magistrats. Il n'a pas d'expérience de procureur, mais il a déjà dirigé une équipe comme chef de la division des affaires pénales militaires, lorsqu'il était détaché au ministère de la Défense de 2006 à 2008. Il y est devenu expert en crimes contre l'humanité, un domaine qui tombe dans l'escarcelle du PNAT. Il a aussi l'expérience de la direction d'enquête, en ayant dirigé comme juge d'instruction le travail de policiers ou de gendarmes.

Ricard, un sportif au poids de forme

N'ayant jamais été procureur, Ricard n'a pas pratiqué la communication, et ne jouit d'aucun réseau chez les journalistes judiciaires. C'est avant tout un juge discret, fidèle à la tradition de secret des galeries d'instruction. Saura-t-il incarner la lutte antiterroriste comme le fit la "star" François Molins face aux caméras de télévision ? Il devra trouver son propre style.

Certains soulignent aussi que le gouvernement a choisi un magistrat en toute fin de carrière, puisqu'il fêtera son 63ème anniversaire le 14 juillet prochain. Mais ses amis disent de lui qu'il ne fait pas son âge. Sans doute en partie parce que ce sportif a pratiqué régulièrement l'équitation, la course et la marche. Et qu'il est connu pour ne commettre aucun excès en boissons et en nourriture. "Il a toujours son poids de forme", confie Bruguière.

Avocat général au procès de Carlos

Jean-François Ricard a quitté ses fonctions de juge d'instruction en 2006. Est-il demeuré branché sur la lutte antiterroriste? Il a en fait poursuivi cette spécialisation au ministère de la Défense, et également de 2009 à 2015 comme avocat général à la cour d'appel de Paris. Il a notamment requis au procès du terroriste Carlos, en 2013.

Personne ne conteste que Ricard soit le meilleur des onze candidats pour le poste de PNAT, ses deux principaux concurrents ne bénéficiant pas de sa longue expérience antiterroriste. Il s'agit d'Anne Kostomaroff, la patronne de l'Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc), qui a dirigé la section anti-terroriste du parquet de Paris, et de Franck Rastoul, procureur général à Cour d'appel de Bastia. Quant au médiatique juge antiterroriste Marc Trévidic, qui avait succédé à Jean-François Ricard à la galerie Saint-Eloi en 2006, il reste passionné par la justice antiterroriste, mais pour autant ne se faisait guère d'illusion sur sa candidature. Celle-ci ne pouvait être retenue, notamment car ce spécialiste des dossiers délicats a été installé comme président de chambre à la cour d'appel de Versailles depuis moins de deux ans. Plusieurs règles statutaires ne permettaient pas à la Chancellerie de donner une suite favorable à sa candidature. Jean-François Ricard a désormais la voie libre pour inaugurer le premier le poste envié de PNAT.