"Là, j'ai compris qu'ils voulaient tous nous tuer". A l'intérieur du restaurant la Belle Equipe le soir du 13 novembre 2015, Camille, 40 ans, a vu sa "deuxième" famille décimée par les rafales des terroristes. Au total, cette fusillade a coûté la vie à 21 personnes, arrachées à une soirée pleine de joie et de fête. En cette soirée de mi-novembre, plusieurs événements ont attiré différents groupes d'amis, deux anniversaires et un pot de départ. Une ambiance décrite comme "festive", "jeune", "joyeuse" à plusieurs reprises. Une terrasse heureuse, où respirait l'amitié.

Venue témoigner vendredi dernier au procès du 13 novembre, Camille a raconté les moments d'attention, de bonheur et parfois les "discussions animées" qui ponctuaient la soirée. Elle s'est rendue avec son ami Sammy à la Belle Equipe pour, comme beaucoup de personnes présentes ce soir-là, célébrer l'anniversaire d'Hodda Saadi, qui fêtait ses 35 ans. "Il y avait une tablée autour de Hodda" dehors, mais eux sont rentrés dans le bar pour commander à manger. Certains sont arrivés en retard, puis plusieurs sont partis fumer en terrasse. Ce qui a tout changé. "Nos plats sont arrivés, nous sommes restés au bar. Nous avons survécu, pas les autres". La fête est finie.

De la fête au carnage

Camille rapporte les sons terrifiants des tirs des Kalachnikovs qui viennent briser l'allégresse du moment. Les coups secs qui s'arrêtent, une voix qui hurle "tout le monde reste à terre", puis de nouveaux coups de feu. En rafale, cette fois. Ces deux minutes qui semblent sans fin. Les bouts de plafonds qui tombent, l'électricité qui saute, des bouts de verre partout... Une voiture qui démarre en trombe. Et le pire reste à venir. Quand elle ouvre les yeux, comme pour les autres témoins, c'est une nouvelle fois une scène de carnage qui est décrite à la cour d'assises. "Les corps étaient enchevêtrés, entassés, avec des visages de cire. Il y avait du sang partout. Je ne savais pas qui étaient les gens, ni s'ils étaient vivants ou morts". Quand elle aperçoit finalement Hodda : "Son frère Khaled la tenait dans les bras, elle avait le visage tourné vers le ciel, elle semblait inconsciente. Moi, j'étais figée par l'effroi".

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Khaled Saadi a perdu deux de ses soeurs, dans la même soirée, à quelques heures d'intervalle. Il était sur place, travaillait au bar, mais était sorti pour aller récupérer une boisson en terrasse quand les tirs ont commencé. Quand la fusillade s'arrête, il ne pense qu'à une chose : Halima, d'abord, qui "est morte sur le coup" touchée par une rafale dans le dos. Puis Hodda, "le pilier de notre famille, celle dont j'étais le plus proche", raconte-t-il, en essayant de ne pas pleurer. Lui aussi parle d'une "grande famille" réunie ce soir-là.

Il y avait les cadavres de tous nos amis

Cette grande soeur qui l'hébergeait depuis trois ans, a été touchée à la tête. Mais elle respirait encore. Il a essayé de l'aider, de convaincre les pompiers de la prendre en charge, même s'il était déjà trop tard. Il raconte comment il a dû soulever des corps, les déplacer, pour les déposer au Petit Baïona ou dans la ruelle, à côté du restaurant, où l'on allongeait les morts. "Il y avait les cadavres de tous nos amis", poursuit-il. "Quinze ans qu'ils étaient tous liés, et ils [les terroristes] ont détruit tout ça". De cette tragique soirée du 13 novembre 2015, de ce groupe d'amis intimes, il n'en reste que trois.

Ambre était à ses côtés, pour l'aider à prendre soin de Hodda. Elle non plus n'a pas été touchée, physiquement. Alors qu'elle voulait rejoindre la reine de la soirée en terrasse pour aller fumer une cigarette à 21h30, elle est retenue derrière le bar pour servir une coupe de champagne quand les tirs retentissent. "Je me suis retrouvée au sol, les lumières se sont éteintes", elle entend une personne supplier "arrêtez, s'il vous plaît, arrêtez", en vain. Quand elle se relève, elle ne "comprend pas", ne "reconnaît pas les personnes" qu'elle voit sur la terrasse, allongées, figées. "Toutes les tables sont renversées, ajoute Sarah, invitée par une amie à la fête d'anniversaire et qui dépose également au procès. Il en reste qu'une debout, avec une victime encore assise, la tête renversée sur la table, complètement ensanglantée. J'ai pensé à ses parents, ses proches. L'image de cette jeune fille me hante, j'y pense tout le temps"

Puis, après les coups secs, le silence. "Un silence de mort", rapidement brisé par "des hurlements de douleur et des personnes qui cherchent leurs proches", se souvient Sarah, 34 ans aujourd'hui. Elle a été sauvée par sa place, "à la table la plus nulle" du bar. Car, comme le disent beaucoup de parties civiles dans leur déposition, le restaurant était plein. Plein de vie. Jusqu'à 21h36.

Des vies brisées, des familles orphelines

Tous ont un petit mot pour leurs amis, leur famille de coeur, qui leur ont été enlevés. Si Camille témoigne, c'est pour le fils de Marie-Aimée Dalloz - tuée par les trois terroristes du commando des terrasses - devenu son filleul. Il est resté regarder le match chez lui, puis en voyant les informations, il a essayé de joindre sa mère en vain. "Je l'ai rassuré pour qu'il attende avec un adulte". Mais en une soirée, "en plus de sa mère, il a également perdu son beau-père", le compagnon de Marie-Aimée, Thierry Hardouin, sa marraine, Justine Dupont, "et leurs amis qui étaient ses oncles et tantes". "Il avait 13 ans", précise-t-elle.

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Marie-Amélie, soeur de Marie-Aimée Dalloz, qui dépose avec une grande émotion aux côtés de son neveu, désormais âgé de 19 ans, s'est pris "un tsunami dans la gueule", quand elle a appris les morts de "Marie-Aimée, Thierry, Hyacinthe, Justine et Hodda" . Elle relate l'angoisse de l'attente, la nuit du 13 novembre puis toute la journée le lendemain. Marie-Amélie, de douze ans l'aînée de sa petite soeur, décrit un "groupe d'amis fidèles" qu'elle a "vu grandir et devenir adulte". Parmi eux, Justine, "l'amie de toujours" de Marie-Aimée. "Elles ont tout partagé, jusqu'à leur dernier souffle". Elles auront droit à une cérémonie d'hommage commune, avec Thierry Hardoin, pour être enterrés tous les trois au même cimetière.

"Elles ont tout partagé, jusqu'à leur dernier souffle

Le compagnon de Justine Dupont, Grégory, vient lui aussi à la barre, parler de "l'amour de sa vie". Il est inconsolable, envahi d'une "grande colère". Devant une photo de Justine et lui enlacés, projetée à la barre, il décrit une douleur immensurable. "Mon coeur est aveugle, il ne sait plus aimer", lâche celui qui s'excuse, auprès des proches de Justine, son père, sa mère, son frère, sa soeur, son oncle, sa cousine... de ne "pas avoir été là. Là pour essayer de la protéger, pour l'accompagner dans son dernier battement de coeur, son dernier souffle". Il habite toujours dans leur appartement dans le 93, mais, incapable de se coucher dans leur lit, il dort depuis six ans dans le salon. Ce soir-là, il n'a pas perdu que l'amour de sa vie, "Greg", comme tous l'appellent, a aussi dit adieu à des amis intimes. Six amis proches, précise-t-il, plus trois autres connaissances de soirée.

Camille a aussi un mot pour chacun : "Hyacinthe, son charisme unique, légendaire, son humour inégalable, sons sens extraordinaire du lien aux autres ; Marie[-Aimée], son rire fantastique, sa générosité, son courage impressionnant, sa détermination redoutable ; Justine, sa délicatesse merveilleuse, sa luminosité, et sa bienveillance dans tous les domaines ; Hodda, sa douceur si rassurante, sa droiture, sa joie de vivre communicante ; Thierry, sa solidité, sa bonté et son audace". "Je les porte dans mon coeur en permanence. Je suis privée à jamais de leur présence et de leur amour", souffle-t-elle dans la douleur, elle a perdu sa "famille de coeur". Aujourd'hui, elle ressent "une profonde tristesse".