"Personne n'est plus méprisant envers les femmes qu'un homme inquiet pour sa virilité". En citant Simone de Beauvoir en préambule de sa plaidoirie, l'avocate de Marie Laguerre entendait bien faire du procès qui se tenait ce jeudi au tribunal correctionnel de Paris, celui du symbole du harcèlement de rue. Celui du "sexisme" ambiant et des "violences faites aux femmes".
Sa cible, Firas M., 25 ans, prévenu au casque de cheveux châtains bouclés, au regard clair et au casier long comme le bras, était jugé pour des violences commises en pleine rue, à l'encontre de Marie Laguerre, une étudiante de 22 ans, le 24 juillet dernier.
VIDÉO >> Elle répond à son harceleur et se fait frapper
Et pour mener à bien son projet, l'avocate de la jeune femme aux longs cheveux brun, Me Noémie Sadi-Cottier, disposait de deux armes redoutables : une vidéo de l'agression, -filmée par des caméras de surveillance et regardée près de 9 millions de fois depuis que Marie Laguerre l'a diffusée sur Facebook- et la plateforme lancée depuis par la jeune femme, noustoutesharcèlement.fr.
Des bruits à connotation sexuelle, un cendrier jeté, une violente gifle
Il faut dire que l'homme qui se tenait face à elles, le corps souvent écrasé contre la paroi du box et la tête entre les mains, leur a simplifié la tâche, pour recentrer les débats autour du sexisme. Ce jeune Parisien, incarcéré depuis le renvoi de sa comparution immédiate il y a un mois, n'a eu de cesse pendant l'audience d'interrompre et de commenter les déclarations de la présidente, de la procureure et de l'avocate de la jeune femme.
La première fois que Marie Laguerre et son agresseur se sont croisés, c'était le 24 juillet. L'étudiante rentre chez elle, peu avant 19h, lorsqu'elle croise Firas M. devant un bar du Boulevard de la Villette. Leurs versions s'opposent quant à l'élément déclencheur de cette agression, - elle, évoque des bruits à connotation sexuelle, lui assure seulement qu'il "chantait", puis lui aurait lancé "que le rouge lui va bien".
La réponse de la jeune femme, qui le gratifie alors d'un "Ta gueule" et d'insultes concernant sa mère, et la suite de l'histoire font consensus. Il s'empare d'un cendrier, qu'il essaye de lui lancer dessus, puis manquant son geste, rattrape la passante et lui assène une violente gifle. Le tout devant une dizaine de clients attablés en terrasse, dont certains tentent de s'interposer. Humiliée, Marie Laguerre fuit le théâtre de l'agression, avant de se raviser et de rencontrer le patron du bar. C'est lui qui lui confiera la séquence vidéo devenue virale.
Troubles du sommeil, de l'appétit, perte de poids, anxiété
Le lendemain des faits, elle dépose plainte. Selon un médecin, elle souffre d'"un oedème sur la paupière supérieure gauche et la pommette gauche et une contracture musculaire douloureuse des muscles para-cervicaux". Troubles du sommeil, de l'appétit, perte de poids, anxiété... La présidente égraine les conséquences que cette agression a eu sur la vie de Marie Laguerre. "Depuis, j'ai vu deux fois un psy, ça m'a aidée. Mais à la suite, ça a été difficile de marcher dans la rue. C'est traumatisant d'être frappée après avoir répondu", explique la jeune femme à la barre.
Face à elle, Firas M. tente piteusement de justifier sur son comportement: "Y'a rien de méchant, n'importe quel homme a déjà parlé à une femme dans la rue, du moment que c'est fait avec respect". Et puis, "Comme les insultes peuvent faire mal, j'ai préféré lancer un cendrier". "On n'est pas dans du harcèlement de rue. On a fait gonfler les choses, c'est un dossier d'une banalité affligeante, qui heurte beaucoup de monde", le soutient d'ailleurs son avocate, Me Karima Tadjine
Son client est un prévenu particulièrement en colère, parfois blasé, dont la lecture du profil complexifie un peu le rôle de harceleur de rue qu'on voudrait bien lui octroyer. D'ailleurs, Me Karima Tadjine l'a clamé : "Je demande au tribunal de faire en sorte qu'il ne devienne pas le symbole des violences faites aux femmes, ce serait un costume beaucoup trop grand pour lui".
Hospitalisé sous contrainte dans un service psychiatrique
La procureure et son avocate s'accordent pour le dire, Firas M., qui détourne les yeux de l'écran quand la vidéo de l'agression est diffusée dans la salle, est dans le déni. Et notamment concernant son état psychologique. Cet homme sans domicile fixe au moment des faits a été interpellé le 28 août, alors qu'il était hospitalisé sous contrainte au service psychiatrique de l'hôpital Bichat depuis trois semaines. Il peine bien à expliquer ces 20 jours d'internement, lors desquels il a parfois été placé sous contention, pointant seulement une "erreur médicale".
La présidente est d'ailleurs bien embêtée de ne pas avoir d'expertise psychiatrique du jeune homme à verser au dossier. Elle en avait fait la demande lors de sa première comparution, mais à deux reprises en un mois, il a réussi à éviter l'expert.
Le jeune homme a aussi une fâcheuse tendance à minimiser ses accès de colère. Lorsque la magistrate lui rappelle que certains incidents ont été signalés après ses missions d'intérim, et qu'un "sentiment de peur animait les responsables", "une fois je me suis un peu emporté", minore Firas M.
Pourtant, cette problématique de violence est inscrite noir sur blanc dans son casier judiciaire. Depuis 2012, il accumule neuf condamnations, notamment pour "outrage", "rébellion", "proxénétisme aggravé", "vol avec violences", "extorsion avec violence", "séquestration"... Et souvent, ses cibles sont bien de sexe féminin.
Marie Laguerre "ne veut pas se venger"
L'avocate de Marie Laguerre décrit Firas M. comme "une personne dont on voit qu'elle a des problèmes avec les femmes. Il ne laisse pas une femme parler, a frappé sa mère et a été condamné pour des faits de proxénétisme".
Dépeignant un "profil violent et impulsif", la procureure renchérit : "Il s'est adressé à Marie Laguerre avec des propos obscènes, sexistes, en raison de sa qualité de femme". Elle souhaite d'ailleurs que le prévenu "engage une réflexion sur sa place dans la société et sur celle des femmes dans la société". Il est vrai que le jeune détenu, qui tressaille quand le tribunal évoque sa mère, qu'il n'a plus le droit d'approcher depuis qu'il l'a frappée en 2015, n'a jamais esquissé de signe de repenti quant à l'agression.
Sa victime, qui a souhaité médiatiser son cas pour interpeller la société, ne souhaite pas pour autant le voir derrière les barreaux. Marie Laguerre "ne veut pas se venger de lui, mais veut qu'il comprenne qu'elle s'est faite humilier", assure son avocate, qui souhaite une "condamnation pédagogique".
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Mais le tribunal ne l'a pas entendu de cette oreille. En amoindrissant légèrement les réquisitions de la procureure, il a décidé de condamner Firas M., à 12 mois de prison, dont la moitié avec sursis. Une peine assortie de nombreuses obligations, parmi lesquelles celle de se soigner et d'indemniser Marie Laguerre, qu'il n'a pas le droit de contacter. Le jeune homme devra également suivre un stage de "responsabilisation pour la prévention des violences sexistes". Lui, sexiste ? Lorsqu'il a la parole en dernier, il s'en défend. "J'en ai connu des filles sur ma route, allez leur demander si je suis sexiste, vous seriez très étonnée !"
