"Ma parole de victime a été volée". Voilà pourquoi Benedetta B., partie civile dans le procès du 13 novembre, n'ira pas témoigner. Ce mardi s'ouvre une période de cinq semaines de témoignages de victimes et de familles endeuillées. Mais sur les quelque 1800 parties civiles constituées, toutes ne souhaitent pas raconter leur douleur devant les 14 accusés du procès. Pour cela, "il faut un besoin viscéral", que Maxime* ne ressent pas.

Les raisons qui poussent ces personnes à témoigner ou non sont aussi multiples que les victimes elles-mêmes, explique Carole Damiani, docteure en psychologie et directrice de l'association Paris Aide aux victimes.

Une parole volée

L'histoire de Benedetta B. n'est pas un cas isolé. Habitante de l'immeuble qui fait face aux fenêtres des loges du Bataclan, passage Saint-Pierre Amelot, elle est restée deux heures, "les yeux dans les yeux avec l'un des otages", David Fritz Goeppinger. Le voisin de Benedetta, "qui n'a pas eu l'idée d'éteindre la lumière", a été tué par l'un des terroristes. David, l'otage devenu par cette tragédie son ami, a vu le terroriste "se féliciter" de cet assassinat. Pendant deux heures, elle est restée figée à sa fenêtre, terrorisée à l'idée d'être vue ou que "quelqu'un rentre chez [elle]".

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A la suite du soir des attentats, cette Italienne de 40 ans aujourd'hui, est "devenue mutique". Complètement choquée, elle est rentrée dans son pays natal mais a été forcée de revenir dans la capitale française après avoir été cambriolée, dans cet appartement où elle ne se sentait déjà plus en sécurité. "Le fait qu'on rentre chez moi, je l'ai vécu encore plus comme une agression de mon espace de vie, d'un lieu qui pour moi était devenu dangereux", raconte-t-elle avec émotion. Et comble de l'angoisse, en entrant chez elle, elle découvre une douille.

Je ne me sens pas à ma place au tribunal

C'est en allant la rapporter au commissariat que ce qui lui est arrivé est devenu une réalité. "Je me vois obligée à prendre acte du fait que quelque chose se passait. Quelque chose que pendant deux mois j'ai essayé d'effacer de ma tête".

Partie civile au procès, son statut n'est pourtant pas reconnu par le Fonds de Garantie des victimes d'actes de terrorisme, organisme de réparation. La lettre qu'elle a reçue lui explique qu'elle n'est pas une victime car elle n'était pas dans la salle visée, elle n'était qu'une "spectatrice". C'est alors un sentiment de rejet, de mise à l'écart, qui l'envahit. Alors que "déjà je ne me sentais pas légitime vis-à-vis d'autres personnes qui ont perdu leur vie - ce qui est un processus assez naturel pour toute victime, propre à la mécanique du traumatisme - qu'un organisme que je considérais comme un organisme de réparation, me dise, pour ne pas m'indemniser, que ce soir-là je n'étais pas en danger, que j'étais spectatrice... Pour moi, mon vécu n'est pas reconnu. C'était la fin de quelque chose", souffle-t-elle. "Spectatrice", un mot qui l'a "hantée" longtemps et qui aujourd'hui l'empêche même d'envisager d'assister au procès. "Je ne me sens pas à ma place au tribunal", confie-t-elle, même si elle "suit par bribes" les jours d'audience via la webradio mise à la disposition des parties civiles.

"Je me sens comme une pièce rapportée, ça m'a écartée de tout le parcours que d'autres victimes ont pu faire au sein de l'association par exemple. Ce sentiment d'appartenance, d'avoir vécu un événement commun, on me l'a volé", regrette-t-elle encore. Comme elle, plusieurs impliqués n'ont pas été reconnus au sens judiciaire, explique Carole Damiani, et "il y en aura encore plus dans le cadre de l'attentat de Nice, prévient-elle. Pour ces personnes, c'est insupportable de ne pas être reconnues comme victimes". Cela ajoute au sentiment d'illégitimité, qui "est déjà présent chez beaucoup de victimes psychiques et non physiques", précise la psychologue.

Un sentiment d'illégitimité

C'est aussi le sentiment qu'éprouve Benedetta : "Il se peut que ça puisse me faire du bien de témoigner, mais je ne sais pas si c'est vraiment le cas, ça remonte beaucoup de choses. Et puis, je raconte quoi ? Il y a des gens qui sont morts, qui sont défigurés à vie, pourquoi ma parole serait plus intéressante que celle d'un autre ?"

Ces questions, Maxime, 32 ans, se les posent aussi. Cette nuit-là, il a été sauvé, comme beaucoup d'autres, par l'intervention héroïque du commissaire de la BAC75N. "J'étais dans un groupe de personnes qui, elles aussi, sont vivantes, heureusement. Je suis vraiment un miraculé. Mes vêtements étaient quasiment clean, c'est vraiment improbable". Six ans plus tard, il a "pesé le pour et le contre" avant de prendre sa décision, même s'il se réserve encore une mince possibilité d'aller témoigner. Mettre les plus et les moins dans la balance, "c'est une technique que je conseille de faire aux victimes qui m'en parlent, de mesurer ce qui pèse le plus pour elles", développe Carole Damiani. **

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"Je pense que déjà c'est très difficile, très pénible et que si vous le faites, il faut vraiment avoir un besoin viscéral. Pour vous infliger ce moment, il faut vraiment que vous en ayez besoin, abonde Maxime. Et je n'ai pas ce besoin viscéral". Mais aussi, "en tant que rescapé, quand vous n'avez pas de blessures physiques, que vous êtes entourés par plein de personnes qui sont endeuillées, qui ont été lourdement blessées, qui ont un handicap, forcément on se dit qu'on préfère laisser du temps de parole aux autres, confie ce Parisien, 26 ans au moment des faits. Je n'ai pas envie de répéter des choses qui vont certainement être dites par d'autres rescapés. Je ne vais rien apporter." Ce sentiment d'illégitimité existe également chez les parents endeuillés selon Carole Damiani. Ils se demandent, eux aussi, ce qu'ils vont pouvoir dire de plus sur leur enfant que les trentaines d'autres proches qui témoigneront.

Je n'ai pas envie de me retrouver en situation où je décris mes souffrances à ces gens-là, je ne veux pas leur donner cette satisfaction

Une autre question taraude Maxime. Lui qui a passé deux heures dans la fosse quand les terroristes massacraient 90 personnes, nourrit une rancune inébranlable contre les accusés. Il ne veut pas, une nouvelle fois, se positionner en victime devant eux. "Je n'ai pas envie de me retrouver en situation où je décris mes souffrances à ces gens-là, je pense qu'ils s'en foutent complètement, voire pire que ça leur fera plaisir d'entendre qu'ils ont infligé des souffrances. Je ne veux pas leur donner cette satisfaction. Et surtout, j'en ai assez souffert le soir même et les années qui ont suivi pour ne pas me retrouver encore en situation d'impuissance. Aller témoigner, c'est se retrouver dans cette situation où on n'avait aucune prise sur la réalité de ce qu'il se passait".

Revivre le traumatisme est une autre peur chez les parties civiles de ce procès hors-norme, "certains ne sont pas prêts à vivre tout ce que cela peut réveiller chez eux, certains ne regardent même plus les informations", illustre la docteure en psychologie. Dans ce cas, ils se tiennent le plus éloignés possible du procès.

Ce n'est pas le cas de Maxime, mais s'il essaye d'assister régulièrement aux audiences, il n'ira pas jusqu'à montrer son visage aux accusés "pour [sa] tranquillité d'esprit". "Que cette peur soit fondée ou non, peu importe, simplement pour dormir la nuit, c'est mieux pour moi de ne pas y aller", explique encore le jeune Parisien. Une angoisse qui s'est illustrée à la fin de notre entretien par son départ précipité. Il confie, plus tard que, encore anxieux, il a dû quitté les lieux à la hâte. Rester en terrasse ne sera plus jamais anodin.

* Le prénom a été changé

** A la suite de la publication de l'article, le Fonds de Garantie a tenu à apporter quelques précisions. "Le Fonds de Garantie ne nie en aucun cas l'impact des attentats sur les personnes qui ont assisté aux faits, mais il applique la loi en mettant en oeuvre les règles qui lui sont fixées par son conseil d'administration, où siègent l'Etat et des représentants de victimes, et agit sous le contrôle du juge. En vertu de ces règles, le Fonds prend en charge les victimes directes des attentats, c'est-à-dire toutes les personnes présentes sur le lieu précis de l'attentat et exposées au risque de mort ainsi que les proches des victimes décédées ou gravement blessées. C'est ainsi qu'ont été prises en charge 2601 victimes pour les attentats du 13 novembre 2015. L'application des textes qui régissent notre action ne signifie pas, pour autant, que le FGTI sous-estime l'impact des attentats sur toutes les personnes qui ont été exposées de quelque manière que ce soit".