C'est une période inédite dans l'histoire de la justice française qui vient de se terminer. Les cinq semaines de dépositions des parties civiles au procès historique des attentats du 13 novembre 2015 sont désormais achevées. Cinq semaines pendant lesquelles plus de 350 personnes blessées, traumatisées, esseulées, sont venues raconter leurs préjudices au-delà du dicible. Du Stade de France en passant par les terrasses et pour finir dans l'enfer du Bataclan, les histoires se sont accumulées à la barre et ont montré l'ampleur des dégâts causés par ces attaques qui ont fait 131 morts, des centaines de blessés et des milliers de personnes atteintes.
Une longue période qui replonge tous les participants dans l'horreur de cet attentat de masse revendiqué par l'Etat islamique. Pour les parties civiles, c'est parfois trop dur d'y assister et d'écouter tous les jours les récits terribles de cette même soirée meurtrière. Une rescapée du Bataclan confie ainsi sur les réseaux sociaux qu'elle a dû faire "une pause pour [se préserver]". Carole Damiani, docteure en psychologie et directrice de l'association Paris Aide aux victimes, confirme à L'Express qu'elle a déjà enregistré au bout de trois semaines, 450 accompagnements et 160 entretiens de victimes en demande d'un soutien psychologique.
Et si leur douleur est immense, les professionnels qui se rendent tous les jours au tribunal ressentent aussi le poids de ces témoignages. Selon la psychologue, plusieurs journalistes ont fait appel à une aide psychologique. Rien de comparable, bien sûr, avec le vécu des acteurs des attentats, mais l'accumulation de ces histoires déchirantes se fait sentir. Et c'est justement cette répétition qui fait la différence avec les autres procès en pénal, matière qui juge les faits les plus graves de la société.
Un tunnel de récits indicibles
"Les histoires sont toujours terribles quand on couvre des procès au pénal, là ce qui change c'est l'intensité des récits, et il y en a énormément, explique à L'Express Gwladys Laffitte, journaliste police-justice à Europe 1. Ce sont des gens qui étaient au même endroit qui ont vécu la même chose, c'est une espèce de répétition de cette histoire terrible et en même temps c'est jamais la même histoire qui est racontée, et ça 16 fois par jour".
Malgré ses six années de spécialité en matière de terrorisme, aussi bien pendant les attentats que pour les procès, Charlotte Piret, journaliste à France Inter, n'a jamais connu une telle "décharge émotionnelle". "Cette période est difficile à vivre, pour tout le monde je pense, parce que c'est l'horreur absolue et c'est dix heures par jour. Même avec la distance professionnelle qui nous protège beaucoup, ça reste cinq semaines extrêmement éprouvantes, épuisantes émotionnellement, elles nous ébranlent tous un moment ou un autre parce que c'est une sorte de tunnel de gens qui viennent raconter des choses indicibles, particulièrement horribles et douloureuses et c'est inévitablement difficile à recevoir."
Plusieurs acteurs du procès ont été surpris à pleurer, chez les juges, les journalistes, les avocats, et ce, aussi bien sur les bancs des parties civiles que ceux de la défense. Même certains des accusés affichent leur émotion dans le box, affirme Nur*, interprète du côté des accusés. Elle aussi a les yeux qui s'humidifient à l'écoute de certains témoignages, tout comme Héléna Christidis, avocate de 24 parties civiles dans ce procès. "Il y a des soirs on a vraiment envie de rentrer chez soi, de prendre ses enfants dans les bras", raconte l'avocate pénaliste. Elle ressent, en plus d'un poids psychologique, "un retentissement physique, comme des douleurs au dos, aux épaules." "C'est dur pour tout le monde", résume Nur qui parfois, quand elle rentre chez elle le soir, y pense et se met à pleurer.
Des témoignages qui nous happent
Matthieu Suc, journaliste au pôle enquête de Mediapart, en charge des questions de terrorisme et auteur des Espions de la terreur, à l'inverse, est davantage marqué par l'humanité qui transparaît de nombreuses dépositions : "On a eu droit à des témoignages qui volent très haut. Oui c'est dur, bien sûr, mais il y a quelque chose de fort. Il y a souvent des moments où les victimes parlent de ces gens qui les ont aidées, et de l'entraide qu'il y a eue entre victimes dans les mois et années qui ont suivi. Il y a une lueur d'humanité et d'espoir qui se dégage de ça".
Car tous ne sont pas happés par le même récit. Non pas qu'il y ait une hiérarchie dans les dépositions, mais chacun va être touché par un témoignage différent. "On a certainement des moments où on a une sorte d'identification pour certaines histoires", explique l'avocate Héléna Christidis. Pour Charlotte Piret, les dépositions les plus intenses, ce sont les témoignages "que l'on ne connaît pas, qui nous cueille par effet de surprise, et qui font déborder l'émotion".
Tous insistent sur le fait que leur souffrance n'a rien à voir avec celle des victimes, "car si c'est difficile, ça reste un milliard de fois plus difficile pour les parties civiles", martèle la journaliste de la radio publique. Gwladys Lafitte rappelle à son tour qu'aucun d'eux n'a "vécu ces horreurs-là", "je n'ai pas le droit d'être effondrée dans une salle d'audience alors qu'à côté de moi, il y a des victimes qui ont vécu des choses terribles."
Par ailleurs, la journaliste radio explique que cette accumulation du terrible "est lourde mais nécessaire car c'est comme ça que l'on se rend compte de l'ampleur de l'attentat et que l'on reconstitue le puzzle de ce qu'il s'est passé. Et ce n'est que le bout de la lorgnette de ce qu'ils ont vécu." En effet, sur les quelque 1800 parties civiles, environ 350 sont passées à la barre.
La profession, une armure efficace
Alors pour se changer les idées avant de rentrer retrouver leurs proches, certains se créent des sas de décompression, comme Matthieu Suc qui "va boire des coups en face du tribunal avec des victimes, des avocats, des journalistes". En parler autour de soi, c'est aussi la technique adoptée par Gwladys Laffitte qui se sent bien entourée pendant cette période que ses proches savent comme difficile. La confraternité qui règne entre les journalistes de l'association de la presse judiciaire aide aussi à alléger ce poids.
Pour Charlotte Piret, c'est une routine saine qui lui permet de tenir, rentrer à vélo et courir le matin, des habitudes qui assainissent sa vie et qui "permettent de vider la coupe pour pouvoir la reremplir le lendemain". La journaliste à France Inter n'exclut pas cependant de faire appel à une aide psychologique pour affronter cette période.
Mais le métier constitue une armure efficace face à l'émotion. "La profession me protège psychologiquement, on arrive à faire la part des choses, il ne faut pas pleurer, il faut rester droite", estime Nur, l'interprète. Pour les journalistes, c'est le cahier de notes ou l'ordinateur qui servent de "premier écran entre ce qu'on reçoit et ce qu'on note". Aucun ne s'interdit de ressentir ces émotions car c'est aussi ces émotions que les journalistes doivent retranscrire, sans se laisser submerger. Et "rester professionnel tout en étant emphatique est parfois compliqué", souligne Héléna Christidis. Nur, qui est tous les jours assise à côté du box des accusés, a d'ailleurs fait le test de se placer un jour au coeur de la salle d'audience : "J'avais envie d'être spectatrice, j'ai regardé, écouté, et c'était deux fois plus dur."
La psychologue Carole Damiani met cependant en garde contre ce bouclier qui peut se fendre. "Quel que soit le professionnel, pompiers, policiers, ce n'est pas facile de dire 'je vais mal', analyse-t-elle. Parce qu'il y a cette idée que le fait d'être un professionnel ça protège et suffisamment pour ne pas être trop atteint. Et puis parfois la carapace se fissure un peu. A ce moment-là il vaut mieux en parler plutôt que se laisser envahir par tout ça."
Malgré ces difficultés, les professionnels n'étaient pas pressés de passer à une autre phase du procès, mais la suite sera sans doute moins éprouvante, avec, dès la semaine prochaine, le début des interrogatoires des accusés sur leur personnalité.
* Le prénom a été modifié
