Trois ans après l'attentat de Nice, sait-on vraiment qui est Chokri Chafroud? Le "mentor influent" de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, le tueur au camion de Nice (Alpes-Maritimes), comme le soupçonnent les policiers, et son complice dans le massacre des 86 innocents de la Promenade des Anglais, le soir du 14 juillet 2016 ? Ou bien n'est-il qu'un pauvre hère de 39 ans, célibataire venu de Tunisie, employé au noir sur les chantiers et contraint à quémander des hébergements de fortune? Bref, un homme dont la seule erreur aurait été de sympathiser avec celui qu'il appelle par son deuxième prénom, "Salman"...
Interpellé le 17 juillet 2016, Chokri Chafroud a été mis en examen pour complicité d'assassinats en bande organisée et participation à une association de malfaiteurs terroriste. Quatre autres comparses supposés de Mohamed Lahouaiej Bouhlel sont derrière les barreaux. Un cinquième complice présumé s'est suicidé en prison et trois autres sont libres sous contrôle judiciaire.
Un profil psychologique éloigné de celui d'un "mentor"
Chafroud a demandé à bénéficier du statut de témoin assisté -accordé lorsque les charges ne sont pas assez lourdes pour justifier la mise en examen. Avec l'appui de plusieurs parties civiles. L'avocat de celles-ci, Me Yassine Bouzrou, a transmis à la justice un mémoire soulignant qu'"il n'existe pas d'indices graves ou concordants justifiant que Monsieur Chafroud reste mis en examen." En vain: la requête du Tunisien, rejetée par le juge d'instruction en charge de l'affaire, a également été retoquée, en appel, par la chambre de l'instruction de Paris.
Pourtant, le portrait de Chokri Chafroud brossé par les spécialistes qui l'ont examiné en détention ne colle guère avec l'image du "mentor". Le psychiatre et le psychologue mandatés par le juge d'instruction en charge de l'affaire évoquent un trentenaire un peu fruste, d'intelligence moyenne, issu d'une fratrie de sept enfants. C'est l'espoir d'un avenir meilleur qui l'a mené de sa Tunisie natale vers l'Italie et la France. Il a vécu neuf ans à Bari, dans les Pouilles, où il a travaillé dans le bâtiment et l'hôtellerie, avant de rallier Nice, alléché par une promesse d'emploi. Là, il n'a "pas trouvé trop d'entraide", dit-il, auprès de ses compatriotes et il a parfois dormi dans la rue.
"Aucun signe de basculement dans la radicalisation violente"
Les experts de la radicalisation islamiste se sont également penchés sur le cas Chafroud. Or, comme l'a révélé la chaîne LCI, leur "rapport d'évaluation pluridisciplinaire" de 20 pages, fruit de quatre mois d'observation attentive, dépeint un homme fragile, à mille lieues du djihadisme enragé, qui "ne présente aucune radicalité de type religieux et/ou idéologique". "Monsieur Chafroud a été traumatisé par son passage au QER [quartier d'évaluation de la radicalisation] où il a été harcelé par ses codétenus qui lui reprochaient de vouloir écouter de la musique et de ne pas faire les prières, souligne Chloé Arnoux, qui assure sa défense au côté de Florian François-Jacquemin. Il lui a été reproché d'être un "kouffar" [mécréant]."
Dans leur compte rendu, les spécialistes indiquent ne déceler chez lui "aucun risque de passage à l'acte violent, de prosélytisme religieux ou de basculement dans la radicalisation violente." Au contraire: "[Chokri Chafroud] présente un discours d'ouverture et d'empathie qui paraît authentique et ancré". Mais ils mettent en garde: "Il ne semble pas en capacité de s'opposer à de fortes personnalités." En effet, "il manque de discernement et de prise de recul sur les rencontres qu'il peut faire". Pas vraiment le profil du meneur influent...
Moins de cinq minutes dans le camion du tueur
Au fil de l'enquête menée par la Sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, plusieurs éléments retenus contre le Tunisien ont perdu en acuité. Oui, les échanges téléphoniques ont été nombreux entre lui et Mohamed Lahouaiej Bouhlel, mais à sens unique: le futur tueur de Nice, très perturbé psychologiquement, multipliait appels et textos, parfois incompréhensibles. Oui, Chafroud est monté dans le camion deux jours avant le carnage, mais il est resté moins de cinq minutes -un temps insuffisant pour effectuer les "repérages d'itinéraires" qu'on lui prête - et il assure même s'être fâché avec "Salman". Non, les utilisateurs des quatre numéros de téléphone associés à celui de Chafroud ne constituaient pas une cellule prête à passer à l'action: placés en garde à vue en septembre 2016, ils ont été libérés faute d'éléments étayant un quelconque projet terroriste. Oui, Lahouaiej Bouhlel lui avait demandé de lui procurer une arme, mais il ne l'a pas fait.
Le selfie du 13 juillet
Malgré tout, quelques zones d'ombre persistent. Comme cet étrange message de Chafroud à "Salman" via Facebook, le 4 avril 2016: "Charge le camion de 200 tonnes de fer et nique, coupe-lui les freins mon ami et moi je regarde." Il y aussi ce selfie des deux hommes, le 13 juillet, à Nice, alors que Chafroud jure ne pas avoir revu son compatriote après leur altercation du 12 juillet. Le 14 juillet, les portables des deux Tunisiens bornent au même endroit, dans le centre de la ville. "Une rencontre est susceptible d'avoir eu lieu aux environs de 20h30", avancent prudemment les policiers.
Chokri Chafroud, dont les mensonges et les réponses à géométrie variables agacent enquêteurs et magistrats, peine à s'expliquer. Il ne sait pas, ne se souvient pas. "Il est surtout pétrifié, nuance son avocate Chloé Arnoux. Il a parfois l'impression que le simple fait d'admettre avoir pris un café avec Mohamed Lahouaiej Bouhlel ferait de lui un coupable et l'entraînerait plus loin encore dans l'engrenage de la machine judiciaire." Une attitude qui ne plaide pas en sa faveur.
