C'est le paradoxe de l'affaire Elodie Kulik : bien que la science ait permis la résolution du dossier, la preuve scientifique manque à l'heure du procès d'un des tueurs présumés, qui s'ouvre à Amiens ce jeudi 21 novembre 2019.
L'affaire Kulik, c'est d'abord un crime "bestial", selon le mot de l'avocate de la partie civile Corinne Herrmann. Le 11 janvier 2002, on découvre une Peugeot 106 accidentée sur la départementale 44 à Cartigny (Somme). Le véhicule, vide, a effectué plusieurs tonneaux. Il appartient à Elodie Kulik, 24 ans, directrice d'agence bancaire à Péronne.
L'automobiliste a disparu mais elle a laissé une trace derrière elle : un message téléphonique adressé aux pompiers, reçu dans la nuit, à 00h21. Vingt-six secondes "à vous glacer le sang", témoignent tous ceux qui l'ont écouté. On y entend ses cris affolés, réguliers et deux voix masculines aux paroles difficilement compréhensibles, à l'exception de quelques mots comme : " batterie ", " paquet ".
Un ADN sur un préservatif
Le lendemain, le scénario fortement envisagé devient réalité : un employé municipal découvre le corps d'Elodie Kulik sur un terrain d'aviation désaffecté. La jeune femme a été violée, étranglée puis brûlée. Sur le sol gelé, quelques pièces à conviction : un tampon hygiénique, une serviette de bain, des filtres de cigarette et surtout un préservatif avec un ADN.
C'est le début d'une longue, très longue enquête. Au fil des années, le visage de la victime devient familier aux lecteurs de la presse régionale, les comparaisons ADN se démultiplient, on en comptera plus de 5000. Certaines personnes en garde à vue s'y plient même de bonne grâce, pour aider les gendarmes à trouver la vérité. D'autant que la région a connu d'autres meurtres sauvages de femmes.
Une technique scientifique inédite
Il faut attendre l'année 2010, soit huit ans après le crime, pour qu'un gendarme ait une idée de génie. Le capitaine Emmanuel Pham-Hoaï, double bac + 5 en biologie moléculaire, se demande comment faire parler l'ADN le plus possible. La trace a été comparée au FNAEG, le fichier qui recense les personnes condamnées ou mises en cause pour certaines infractions, sans qu'une correspondance ne soit trouvée. Mais puisque le tueur d'Elodie Kulik n'y figure pas, le capitaine propose d'étendre les recherches aux profils qui ne correspondent à l'ADN qu'à 50 %. Le but ? Identifier un parent du coupable pour remonter jusqu'à lui. Chacun dispose en effet de 50 % du patrimoine génétique de son père et 50 % de sa mère. Si le Colorado, aux Etats-Unis, a recours à cette technique, même pour confondre de simples délinquants, cette dernière reste en revanche inédite en France.
Prudents, les gendarmes sollicitent le ministère de la Justice, la "recherche par parentèle" n'étant ni autorisée, ni interdite dans l'Hexagone. La Chancellerie donne son aval. Au fil des années, ce procédé permettra de résoudre plusieurs affaires criminelles comme une série de viols dans l'Essonne commis entre 1995 et 2001, ou le meurtre d'un homme politique en Guyane en 2017. Encadré par un protocole signé par la police, la gendarmerie et le ministère de la justice, il sera ensuite entériné par la loi en 2016 et facilité par des améliorations technologiques du FNAEG.
Trouver le père pour remonter jusqu'au fils
Mais en 2011, il faut que deux scientifiques bûchent le sujet à temps plein, pendant quinze jours, pour qu'un nom intéressant sorte de la base parmi une longue liste : Patrick Wiart, dont l'ADN correspond à 50 % à la trace isolée sur le préservatif. L'homme a d'ailleurs fait partie des suspects dès le départ à cause de ses antécédents judiciaires - des affaires de moeurs - et de sa proximité géographique. Mais la nuit où Elodie Kulik a croisé la route de ses tueurs, il se trouvait en détention. En revanche, son fils Grégory, né en 1979, n'avait manifestement pas d'alibi.
Le profil du jeune homme intéresse les enquêteurs : "magouilleur", impulsif, violent avec sa compagne qu'il aurait poursuivie en voiture pour la "tamponner", porté sur l'alcool - notamment depuis l'incarcération de son père, qu'il a mal vécue. Problème : il est mort dans un accident de la route en 2003. Accident qui serait peut-être un suicide, si l'on en croit un de ses proches.
Après des semaines d'investigation menées dans la plus grande discrétion, les experts exhument son corps pour comparer son ADN avec celui de la scène de crime. Les résultats sont sans appel : Grégory Wiart est bien le bourreau d'Elodie Kulik.
"On dirait ma voix"
L'instruction ne s'arrête cependant pas à cette déconvenue : puisque deux voix masculines étaient audibles lors de l'appel de la victime aux pompiers, les militaires cherchent un complice et ratissent l'entourage de Wiart. Plusieurs copains de ses virées en 4X4 sont convoqués : on leur fait écouter l'enregistrement sonore. Sous le choc, parfois en larmes, cinq reconnaissent la voix d'un ami de Wiart qu'ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes : Willy Bardon.
Né en 1974, ce propriétaire d'un débit de boissons est décrit par certains, lit-on dans le dossier judiciaire, comme un "pervers" qui "aurait sauté sur tout ce qui bouge". Il a déjà fait l'objet de procédures judiciaires, notamment après avoir sorti une arme lors d'une dispute. Bardon nie une quelconque implication dans le viol et le meurtre d'Elodie Kulik. Mais confronté à la bande sonore, il semble vaciller, tient des propos étranges : "Je sais pas si c'est à cause de l'alcool que j'y étais, j'ai pas un seul souvenir de cette affaire-là." Puis face au juge : "Moi aussi, je dis qu'on dirait ma voix".
"Je vais te violer, tuer, brûler"
D'autres points sèment le trouble : une jeune femme avec qui il s'était fâché se souvient qu'il l'avait poursuivie en voiture - même mode opératoire que pour Elodie Kulik. Un copain se rappelle une autre scène, glaçante avec le recul, survenue quelques années après la mort de la banquière : à une station-service, Bardon s'était agacé parce que sa carte bancaire ne fonctionnait pas. S'adressant à la voix féminine de l'automate, il aurait éructé : "Rends-moi ça vieille putain ! De toute façon, je vais te violer, tuer, brûler"
Pour les experts psys, la personnalité de Bardon est compatible avec des "passages à l'acte transgressifs". Mais il manque la reine des preuves : il n'y a pas de trace ADN de Willy Bardon sur la scène de crime. Et cette absence, criante dans un tel dossier, permet aux avocats du mis en cause de s'engouffrer dans la brèche.
Commence une bataille procédurale dans l'objectif de faire sauter la mise en examen de Bardon. Le temps semble même jouer en sa faveur : incarcéré le 18 janvier 2013, il est finalement placé sous bracelet électronique le 18 avril 2014, qui lui est ôté le 13 avril 2016 - avec pour condition de pointer à la gendarmerie, de ne pas quitter le département et ne pas entrer en contact avec certaines personnes.
Combat d'une vie
Dix-sept ans après la mort d'Elodie Kulik, Willy Bardon finit cependant par être renvoyé devant la cour d'assises pour enlèvement et séquestration, viol en réunion et meurtre. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.
Pour son avocat, Stéphane Daquo, "le doute doit profiter à l'accusé. Le seul élément à charge réside dans cet enregistrement sonore de mauvaise qualité où le temps de parole est extrêmement court." Il relève également que plusieurs ADN ont été trouvés sur la scène de crime, notamment celui de la compagne de Grégory Wiart sur le préservatif. Celle-ci s'est défendue en affirmant qu'elle croquait parfois les emballages de préservatifs de son compagnon, lorsqu'elle les trouvait, pour "lui faire voir qu'elle les avait vus". "La seule personne dont on ne trouve pas l'ADN sur la scène, finalement, c'est mon client", ajoute Stéphane Daquo.
"Nous connaissons le dossier et nous sommes confiants, affirme de son côté Corinne Herrmann, au nom de la partie civile. Pour le père d'Elodie, qui est d'un courage exemplaire, il est l'heure de voir l'affaire examinée par la justice. Il espère que la vérité sera enfin dite". Avant le meurtre de sa fille, Jacky Kulik avait perdu deux enfants dans un accident de voiture. Terrassée par le chagrin, sa femme avait commis une tentative de suicide en 2002, qui l'a plongée dans le coma, jusqu'à sa mort en 2011. Le combat pour la vérité est devenu le combat de sa vie.
