L'ambiance semble bon enfant au "Time Out", ce vendredi 13 novembre 2015, en début de soirée. Ce cyber café, à l'angle de la chaussée de Gand et du canal du Hainaut, à Molenbeek (Belgique), accueille comme d'habitude son lot d'habitués. Certains viennent y écluser des bières, sur fond de musique à la mode, tandis que d'autres s'adonnent au Bingo, un jeu d'argent en ligne. Parmi les clients fidèles, on retrouve une petite bande de délinquants du coin, dont certains se sont radicalisés jusqu'à adhérer à l'idéologie meurtrière de l'Etat islamique. Situé le long du canal qui sépare Molenbeek du centre de Bruxelles, le "Time Out" se trouve à moins de 200 mètres à vol d'oiseau du domicile familial de Salah et Brahim Abdeslam... Les deux frères ne sont pas là ce soir. Et pour cause : ils font partie du commando de dix terroristes qui s'apprête à semer la mort à 300 kilomètres de là, à Saint-Denis et Paris. Le pire attentat djihadiste jamais perpétré en France : 131 morts et 413 blessés.

En revanche, deux connaissances des frères Abdeslam vont passer la soirée du 13 novembre 2015 au Time Out. L'Express est aujourd'hui en mesure de révéler que ces deux jeunes habitants de Molenbeek, Ahmed Dahmani, alors âgé de 26 ans, et Ayoub B., 22 ans, s'y sont retrouvés pour suivre en quasi direct l'avancement des événements dramatiques. En effet, l'exploitation des images de surveillance de l'établissement ce soir-là, par la police belge, démontre le comportement pour le moins intrigant des deux hommes. Cela d'autant plus lorsque l'on met leurs faits et gestes en rapport avec la chronologie des tueries perpétrées le 13 novembre.

"Une accolade chaleureuse"

A 21h05, Ahmed Dahmani et Ayoub B. entrent ensemble dans le cybercafé et se dirigent vers le jeu de Bingo. Une minute plus tard, Dahmani sort un téléphone mobile à clavier et gagne la sortie. Ayoub le suit. A 21h08, ce dernier entre de nouveau au Time Out et retourne vers le Bingo où joue un troisième homme. A 21h13, Dahmani retourne à l'intérieur du café, va vers Ayoub B. "Ils se serrent la main, se font une accolade chaleureuse, se tiennent par l'épaule et sourient", décrit un document émanant de la police belge, où sont consignés par écrit les événements filmés par la caméra de surveillance. "On relèvera qu'ils n'ont aucune raison de se saluer de la sorte, étant arrivés ensemble au café", huit minutes auparavant. Le document versé à l'enquête précise : "On peut supposer qu'ils se congratulent relativement à un événement. On est à 27 minutes de l'attaque du Bataclan, les auteurs terroristes (sic) roulent vers leurs cibles. On peut penser que Dahmani est revenu au café porteur de "bonnes nouvelles" qu'il partage immédiatement à Ayoub B."

A 21h19, Ahmed Dahmani ressort une nouvelle fois du café. Une minute plus tard, à Saint-Denis, une première explosion retentit à proximité de la porte D du Stade de France, où se déroule le match amical France - Allemagne. Salah Abdeslam vient d'y déposer trois kamikazes. A 21h25, Brahim Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud et un troisième terroriste, circulant à bord d'une Seat noire, mitraillent les terrasses d'un café et d'un restaurant, dans le Xe arrondissement de Paris. Cinq minutes après, un deuxième kamikaze déclenche sa ceinture explosive à côté du Stade de France. Entre 21h30 et 21h40, les occupants de la Seat poursuivent leur équipée meurtrière, en attaquant trois autres cafés-restaurants dans le XIe arrondissement.

Une tablette jamais retrouvée

Entre-temps, à 21h33, à Molenbeek, Ayoub B. sort une nouvelle fois du Time Out pour retrouver Dahmani à l'extérieur. A 21h42, depuis Paris, trois autres membres du commando terroriste adressent à deux "coordonnateurs" des attaques [Mohamed Belkaïd et Najim Laachraoui, tués les 22 et 23 mars 2016, à Bruxelles, NDLR], restés en Belgique, le SMS suivant : "On est parti, on commence". Ce texto annonce le début de l'attaque et de la prise d'otages au Bataclan...

Le document de la police belge poursuit : "Durant l'attaque de Paris, Ahmed Dahmani et Ayoub B. sont donc à l'extérieur du café". En effet, le premier y entre de nouveau à 22h18, se dirige vers le comptoir où se trouvent deux inconnus. Le second, Ayoub B. y revient peu après. Durant le reste de la soirée, celui-ci est vu en train d'utiliser un smartphone et une tablette. Il range sa tablette dans son sac à 23h29. "Durant les échanges avec Dahmani, il [Ayoub B.] lui montre l'écran de son smartphone. (...) La chronologie des faits est importante, pour rappel il s'agit précisément de moment où les attentats de Paris ont lieu, rappelle le même document. L'existence de cette tablette n'a jamais été soulignée par l'inculpé aux enquêteurs. D'ailleurs, cette tablette n'a jamais été retrouvée." Dommage, car elle aurait probablement permis de préciser le degré de connaissance que les deux hommes avaient du déroulement des attentats, quasiment en direct...

Quatorze individus mis en examen

Entendu par les enquêteurs belges, Ayoub B. expliquera qu'il ne savait rien de particulier sur les événements du 13 novembre, du moins pas plus qu'un téléspectateur "lambda", à partir du moment où les médias commencent à relater les attentats au fil de la soirée... "Le soir des attentats, j'ai rencontré [Dahmani]. Je ne savais même pas qu'il y avait eu des attentats, c'est Dahmani qui me l'a fait remarquer via la télévision du café. (...) Moi je jouais au Bingo." Ayoub B. n'a finalement pas été mis en examen dans l'enquête française, close à la fin du mois d'octobre dernier.

Ahmed Dahmani, lui, fait partie des 14 individus mis en examen dans ce dossier tentaculaire. En effet, dès le lendemain des attentats, le 14 novembre 2015, il prend l'avion à Amsterdam pour Antalya, en Turquie. Dans les heures séparant sa soirée au "Time Out" et son embarquement à Schipol, l'aéroport d'Amsterdam, Dahmani est en contact téléphonique avec un interlocuteur francophone utilisant un numéro turc. L'usager de cette ligne est chargé de le mettre en relation avec des passeurs syriens. Le contenu de la communication, interceptée par les services de renseignement américains, est transmis aux autorités turques. Deux jours plus tard, le 16, Ahmed Dahmani est arrêté alors qu'il se prépare à entrer en Syrie, pour rejoindre les rangs de l'Etat islamique.

Au téléphone, un djihadiste belge déjà en Syrie

L'enquête va révéler un fait surprenant : l'interlocuteur francophone de Dahmani n'est autre que Youssef B., le... frère aîné d'Ayoub. Youssef, originaire de Molenbeek, est un proche de Dahmani et de Salah Abdeslam. Il a quitté la Belgique en 2014 pour la Syrie, bientôt rejoint par deux de ses frères et l'une de ses soeurs, elle-même accompagnée par ses deux jeunes enfants.

En 2015, Youssef B. a séjourné à Deir Ez-Zor, l'un des bastions de Daech en Syrie. Il y aurait commandé un groupe de combattants. Il fait l'objet d'un mandat d'arrêt international émis par la justice belge le 26 février 2018. Son sort est inconnu à ce jour. Ayoub, son frère cadet, a reconnu avoir gardé un temps le contact avec lui, pour avoir des nouvelles des autres membres de la famille. Ahmed Dahmani est, quant à lui, soupçonné d'avoir pris part à la préparation des attentats du 13 novembre 2015. Trois mois avant les attaques, il avait été contrôlé à Patras (Grèce), alors qu'il s'apprêtait à prendre un ferry pour l'Italie : il voyageait alors à bord d'une voiture de location en compagnie de... Salah Abdeslam. Dahmani avait déjà séjourné en Grèce, au mois de février précédent, probablement dans le but de nouer des contacts avec des passeurs.

Salah Abdeslam, son frère Brahim et Ahmad Dahmani communiquaient via de faux comptes Facebook depuis novembre 2014, ainsi que l'a déjà révélé L'Express. Les trois futurs terroristes avaient créé leurs comptes, en utilisant des pseudonymes, depuis une seule et même adresse IP, la "carte d'identité informatique" d'un ordinateur : celui du cybercafé Time Out... L'établissement a plusieurs fois changé de propriétaire depuis novembre 2015.