"Love. Always. Wins." Ce sont les trois mots fièrement arborés sur le tee-shirt d'Helen ce jeudi. Elle est venue, comme beaucoup d'autres personnes, raconter courageusement un récit bouleversant à la barre : sa soirée du 13 novembre 2015. Mercredi ont commencé les témoignages des parties civiles touchées par l'attaque du Bataclan qui a coûté la vie à 90 personnes, et a chamboulé celle de centaines d'autres.
Ce sont ces derniers qui, "pour les victimes qui ne peuvent plus, pour les familles, et pour les blessés" viennent s'exprimer à la barre et dire l'indicible. Pour tous, le rock, les concerts, la musique, c'était leur vie, leur quotidien, leur passion. Beaucoup ne peuvent plus aller dans des endroits clos avec du public sans crainte. Bras tatoués, bagues argentées aux doigts, tee-shirts Eagles of Death Metal, chemises et vestes noirs, le rock leur colle toujours à la peau.
Les récits se ressemblent, mais les blessures sont aussi nombreuses que les blessés. "Il y a autant de 13 novembre que de victimes", résume Amandine, restée plus de deux heures, plaies béantes, dans la fosse, à faire la morte. Chacun se souvient néanmoins d'un début de soirée légère, pleine de joie et d'insouciance. Dans le Bataclan, quand le concert commence, ces fans de rock décrivent une ambiance folle animée par un groupe apprécié de tous, les Eagles of Death Metal. Une réelle bienveillance ressort des différents récits. Les images de visages heureux, transpirants, vont vite laisser leur place à la sidération, à l'effroi.
Clarisse, l'héroïne du Bataclan
Tout bascule, ironiquement quand la chanson "Kiss The Devil" est jouée par le groupe américain. Des "bruits de pétards", ce sont les tirs qui commencent. "Je vois la peur, la terreur, dans les yeux de Jesse Hughes", raconte Clarisse, l'héroïne qui a certainement sauvé la vie de nombreuses personnes ce soir-là en défonçant le plafond et menant des spectateurs dans les combles du Bataclan.
Arrivée en avance avec deux amis à la salle de concert, Clarisse, 24 ans en 2015, décide avec l'un d'eux de ressortir de la salle pour se ravitailler en alcool à l'extérieur. Quand ils arrivent dans le sas d'entrée, ils entendent des tirs à l'extérieur. "Quatre", précise-t-elle. A la vue du regard de l'agent à l'entrée qui "s'assombrit", elle comprend. Son ami la tire, et la seule issue, c'est l'intérieur du Bataclan. Quand les trois terroristes pénètrent dans la salle semant la panique, ils allument les lumières et tirent sans interruption sur la foule.
"C'est une terrible cacophonie", note Clarisse qui avait quelques secondes d'avance sur les autres spectateurs. Des instants très courts qui lui permettent néanmoins d'anticiper où courir. "Tout le monde se couche à terre, ça tirait en rafales de tous les côtés. Je me suis dit 'ils sont là pour nous tuer', c'est la plus grande violence que je n'ai jamais vécue envers ma personne", dit-elle d'une voix ferme, sans trembler. Son assurance à la barre n'enlève rien au récit tragique qu'elle raconte. A plat ventre sur le sol chaud et mouillé du sang des victimes, elle se sent investie d'une mission : ne pas mourir pour épargner sa famille.
Elle profite d'un très court moment de répit, quand les terroristes rechargent, pour ramper jusqu'à une porte qui se trouve à droite de la scène. Derrière elle vont s'engouffrer jusque dans une "pauvre loge en placoplatre" des dizaines et des dizaines de personnes. Il n'y a pas assez de place pour tout le monde. Clarisse, toujours dans sa mission, "défonce le plafond des toilettes à coups de poing". Grâce à elle, des dizaines de personnes vont se cacher dans les combles de la salle. Beaucoup de témoins qui vont déposer après elle la remercient pour sa bravoure, sa ténacité, sa volonté.
Cachée dans les entrailles de la salle de concert, Clarisse entend tout ce qu'il se passe plus bas. "Des tirs isolés, glaçants, des personnes qui gémissent, qui meurent, c'est horrible". "Vous avez conscience que vous avez aidé beaucoup de personnes à s'en sortir ? Il y a des gens comme vous qui ont sauvé beaucoup, beaucoup de personnes. Je tenais à vous le dire", la félicite le président de la cour, à la fin de sa déposition.
Gaëlle, une "gueule cassée" entre Bastille et République
Gaëlle, alors âgée de 34 ans, est arrivée en retard au concert avec son compagnon Mathieu Hoche. Ils hésitent entre le bar et la fosse quand les kamikazes font irruption dans leur dos. Ils sont touchés instantanément. A terre, Gaëlle comprend qu'elle est grièvement blessée quand elle passe la main sur son visage et que sa joue est détachée, pendante le long de sa tête. Sur son ventre, un os sort de son bras, perpendiculaire. Mathieu, son amoureux dont la photo est projetée devant la salle d'audience, ne répond plus.
Elle est obligée de faire la morte "pendant un temps interminable", se vidant de son sang, se sentant "partir doucement dans un marécage visqueux et une odeur insoutenable" de sang et de poudre, qui reste en mémoire de tous les survivants.
Elle tend la main pour que les gens l'aident. Mais rien. "Je ne leur en veux pas", assure-t-elle. Aidée par deux policiers de la BRI pour sortir, "l'un d'entre eux m'a dit que mon visage avait hanté ses nuits pendant des mois". Lorsqu'elle arrive à l'hôpital sur son brancard, elle imagine l'ampleur de sa blessure à la stupeur des personnes qui la croisent, criant "Oh mon Dieu". Défigurée, elle est désormais une "gueule cassée", une "victime de guerre, pas dans les tranchées, mais dans un concert entre Bastille et République".
Un "1, 2, 3 soleil macabre"
Quand les tirs ont commencé, Helen, elle, était avec Nick Alexander, "l'homme de sa vie", qui la tenait par l'épaule. Puis elle entend "pop pop pop", illustre-t-elle avec son accent britannique. "Je vais mourir ce soir", lui souffle Nick après l'avoir plaquée à terre et "sauvé la vie". Allongée sur le dos, elle voit toute la salle. Des hommes armés qui tirent sur les gens, un peu partout. "Quand ils rechargent, des personnes se mettent à courir pour s'échapper, ils nous piétinent. Je demande de l'aide car Nick est blessé, et je ne peux pas le porter". Puis ça recommence. Tout le monde est plaqué au sol. "Un gars dans la fosse gémit, un homme en face lui tire une balle dans la tête". Les récits sont tous aussi pénibles à entendre les uns que les autres.
Dans la fosse, couchée dans le sang, près de la scène, Fanny raconte un "moment surréaliste, un 1, 2, 3 soleil macabre, jeu auquel il ne faut pas perdre." Un gémissement, un tir. Une sonnerie de téléphone, un tir. Un vibreur, un tir. Elle se souvient "d'amoureux qui se disent adieu, de garçons qui défient, en vain, de filles qui supplient, en vain".
Helen, elle, reçoit une balle dans chaque cuisse quand les tirs reprennent, elle regarde le kamikaze dans les yeux et le supplie dans sa langue natale : "please stop". Il s'en va. Mais Nick est touché au ventre. Il a du mal à respirer, le répète trois fois, puis, il meurt. En pleurs, Helen poursuit : "Je l'attrape dans mes bras, il meurt. Je n'arrive pas à le réveiller. Sa peau est très froide, on est allongé dans une flaque de sang. Je dis à Nick : 'Il faut que je sorte, ils ne vont pas venir nous chercher'. Je lui dis : 'Désolée, je t'aime'. Je ne pouvais pas le bouger." Transpercée de balles de Kalachnikov dans chaque cuisse, elle parvient à se lever et à sortir de la salle. Elle a perdu quatre litres de sang ce soir-là. A la fin de son témoignage, la voix sanglotante mais le poing serré, elle conclut : "j'ai choisi l'amour, car l'amour gagne toujours".
Le plus dur, c'est l'après
En sortant du Bataclan, pour chaque victime extraite à un moment de répit différent de la soirée, c'est le même parcours du combattant. "Ne regardez pas la fosse", répètent les forces de l'ordre à toutes les personnes évacuées. "Mais on a quand même vu l'horreur...", regrettent les rescapés à la barre. L'horreur, l'enfer, l'hécatombe, un massacre. "Ça ressemblait à Verdun, à un tableau de gueules cassées, mais avec de beaux yeux. C'était des gens trop beaux pour... Des gens très beaux", se rappelle Fanny, la gorge nouée.
"J'en suis sortie, mais ça ne fait que commencer, c'est le début de la descente aux enfers", souligne Clarisse. Pour Gaëlle et Amandine, ce sont des dizaines d'opérations, d'interventions, de greffes, pour reconstruire leur corps. Rabibochée avec des tissus de sa jambe sur son visage, des bouts de péroné dans la mâchoire, des os de son bassin dans le coude, Gaëlle doit accepter sa nouvelle vie. Mais la femme d'aujourd'hui 40 ans a dû passer par une nouvelle naissance, redevenue "un bébé pendant près d'un an", choyée par ses parents. Et le quotidien est compliqué : "Quand je me lave le visage, je me dis que je suis, en fait, en train de laver ma jambe".
"J'ai eu 40 ans cette année, et 40 interventions, j'espère qu'à 70 ans je ne ferai pas le même décompte", souffle celle qui rêve simplement aujourd'hui de "croquer dans un burger, sans se poser de question, croquer dans une pomme, sans faire attention, boire un café, sans qu'il se renverse d'un côté de ma bouche".
Et au-delà des blessures physiques visibles, de la reconstruction, la rééducation, tous souffrent des symptômes très difficiles du stress post-traumatique, l'hyper vigilance, sautes d'humeur, crise d'angoisse, insomnies, cauchemars, colère... "Je parle des cicatrices visibles car les invisibles sont parfois plus difficiles à vivre, témoigne Gaëlle. Je n'ai pas encore trouvé de technique ou de laser pour les gommer, si ce n'est les verbaliser comme je peux."
