L'ambiance est étrangement calme dans la queue pour atteindre le palais de Justice de Paris situé sur l'île de la Cité. C'est là qu'une salle d'audience a été spécialement construite pour accueillir le procès du siècle, un procès "hors norme", comme le qualifie lui-même le président de la cour d'Assises spécialement constituée, Jean-Louis Périès. A partir de ce mercredi, et pour huit mois, 20 personnes (dont six absents) sont jugées pour les crimes commis le soir du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, qui ont fait 130 morts et plus de 400 blessés.

Après le passage des portiques de sécurité, dans la salle des pas perdus, le calme laisse place à une certaine agitation qui rappelle les grands procès de terrorisme, celui d'Abdelkader Merah, de janvier 2015... Une agitation qui tranche avec la gravité des faits, "d'une lâcheté et d'une monstruosité indicibles", juge l'avocat des parties civiles, maître Olivier Morice.

Des victimes qui n'attendent "rien"

Des dizaines de caméras de télévision, des centaines de journalistes, avocats, parties civiles, psychologues présents pour aider les victimes, commencent à arriver deux heures avant le début de l'audience prévu à 12h30. Habits civils et robes d'avocats s'entrecroisent dans un ballet énergique. On reconnaît chaque rôle à la couleur du cordon qui tient le badge d'entrée : orange pour les journalistes, bleu pour les civils chargés de l'organisation, noir pour les avocats et rouge ou vert pour les parties civiles, en fonction de leur souhait de répondre aux questions des journalistes ou non.

On ne regarde pas un étron dans les yeux

La chorégraphie de toutes ces personnes qui cherchent leur place, se fraient un chemin, créé un brouhaha rassurant, comme si le pire n'était pas à venir. Ce n'est pas le calme avant la tempête, c'est le flottement avant l'angoisse glaciale de retourner dans les souvenirs de cette nuit d'horreur. Dans le hall, on croise déjà des victimes et proches de victimes. Beaucoup n'attendent rien de ce procès, mais sont là pour les victimes. C'est par exemple le cas de Patrick Jardin, qui a perdu sa fille au Bataclan. Il ne redoute pas non plus le regard des accusés "c'est à eux d'appréhender de me voir", lance-t-il à L'Express.

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Pas question de les regarder dans les yeux à l'heure de son témoignage le 26 octobre prochain : "on ne regarde pas un étron dans les yeux". Ce qu'il veut, c'est s'adresser "à la cour et surtout aux politiques en place à l'époque", et il ne manquera pas les témoignages de François Hollande, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Jean-Yves Le Drian (en novembre puis en mars). Si Patrick Jardin est présent ce jour, et sera là tous les autres jours dans la mesure du possible, "c'est pour ma fille, pour toutes les victimes et pour tous ceux qui me soutiennent".

Salah Abdeslam, fidèle à lui-même et à l'islamisme

A leur arrivée, les regards se portent tous vers les accusés dans la salle. Onze dans le box, divisé en deux, plus trois accusés qui comparaissent libres sur le banc du milieu. Ils sont assis par ordre alphabétique, et le premier, par coïncidence, s'appelle Salah Abdeslam. Il est le seul terroriste des commandos des attaques à être encore vivant, à pouvoir témoigner de cette nuit d'horreur. Ce Français résidant en Belgique de 31 ans, presque 32, est le seul tout en noir, masque compris. Les autres sont pour la plupart en chemise, ou en polo, de couleur claire.

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Avec 45 minutes de retard, la cloche sonne. Le public se lève. Tout le monde ne peut pas être présent dans la salle d'audience, L'Express n'a pas été tiré au sort et suit le procès depuis la Chambre des criées réservée à la presse et où sont retransmis en direct les débats. Il faut dire que le palais n'a jamais accueilli autant de personnes pour un seul procès : 1800 parties civiles, plus de 330 avocats et 141 médias accrédités.

J'ai délaissé ma profession pour devenir combattant de l'Etat islamique

L'audience s'ouvre alors sur l'appel des accusés avec le premier, Salah Abdeslam. Il sera le seul des 14 accusés présents à jouer la provocation, comme il y a trois ans lors de son procès à Bruxelles. A la demande du président de décliner son identité, il répond : "Tout d'abord, je tiens à témoigner qu'il n'y a pas de divinité à part Allah, Mohamed est son serviteur et son messager". A la question sur l'identité de ses parents, il répond : "Les noms de mon père et de ma mère n'ont rien à faire ici". A la question sur sa profession, il répond : "J'ai délaissé ma profession pour devenir combattant de l'Etat islamique". Le ton est donné. Il n'a pas changé depuis son dernier passage devant la justice.

Une déclaration qui n'étonne pas les proches des victimes et victimes. Philippe Duperron, président de l'association 13onze15 et père de Thomas, mortellement blessé au Bataclan, confie à L'Express qu'il n'attendait rien de ses déclarations "conforment à ce qu'on pouvait attendre, il n'y a rien de nouveau sous le soleil". Selon lui, il ne faut pas espérer quoique ce soit des accusés, "il n'y a plus rien à espérer de toute façon, souffle-t-il. Il ne faut pas être dans la demande, c'est se présenter en état de faiblesse. Nous ne sommes pas les obligés de ces gens-là".

Un procès "dans le respect de chacun"

L'important pour Philippe Duperron, comme pour de nombreuses parties civiles, c'est le respect de la Justice, avoir un "procès équitable qui puisse intervenir dans les règles de la République". C'est aussi ce qu'a rappelé le président de la cour d'Assises, Jean-Louis Périès, lors d'une introduction inédite à l'ouverture des débats.

"Nous devrons tous maintenir la justice dans sa dignité, a-t-il appelé. Nous commençons ce jour un procès qualifié d'historique, hors norme. Historique certainement, car les faits par leur intensité dramatique font partie des événements historiques nationaux et internationaux de ce siècle. Hors-norme ? Oui, au vu du nombre des intervenants, des victimes, des parties civiles, de leurs conseils, des experts appelés à la barre."

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"Mais, ce qui importe c'est aussi justement le respect de la norme, le respect des droits de chacun, à commencer par les droits de la défense, a-t-il insisté. Notre cour d'assises a pour finalité d'examiner les charges pesant à l'encontre de chacun et d'en tirer toutes les conséquences au plan pénal après avoir écouté chacun, a-t-il rappelé. Nous devons tous garder à l'esprit cette finalité afin de conserver ce cap du respect des uns et des autres".

Malaise et conditions carcérales

A la suite de cette introduction, et après l'intervention d'un des trois avocats généraux sur une question technique sur la constitution de parties civiles, le président commence l'appel des avocats qui représentent les parties civiles. Les robes noires se succèdent à la barre, et énoncent leurs clients dans une énumération vertigineuse, symbole d'un procès où le nombre de victimes dépasse l'entendement.

L'un des accusés, Farid Kharkhache, est même pris d'un malaise, obligeant le président à suspendre une nouvelle fois l'audience. A son retour dans le box, ses avocats pointent les conditions de détention dans lesquelles leur client se trouve, à savoir l'isolement. Salah Abdeslam saisit l'occasion, se lève et s'adresse directement au président pour dénoncer les conditions carcérales de ses co-accusés : "Vous ne faites pas attention aux gens. Dangereux ou pas dangereux, on est des hommes, des êtres humains. On a des droits et on est traités comme des chiens, lance-t-il au président, qui reste admirablement calme. Ici c'est très propre, il y a des écrans plats, de l'air conditionné etc. Mais derrière, personne voit ça. Cela fait six ans que je suis traité comme un chien. Et si je me suis jamais plaint c'est parce qu'après la mort, on sera ressuscités".

L'appel des centaines de parties civiles va se poursuivre tout l'après-midi, jusqu'au lendemain. Vendredi, la journée sera consacrée à la lecture de l'ordonnance de mise en accusation, d'une envergure de 347 pages.