C'est une vidéo postée sur Twitter, où l'on voit deux hommes vêtus de t-shirts à l'effigie du collectif Just Stop Oil. La scène se déroule jeudi 27 octobre au musée Mauritshuis, à La Haye, aux Pays-Bas. L'un colle sa main sur le mur à côté du tableau La Jeune Fille à la Perle de Johannes Vermeer. L'autre se colle la tête sur la plaque de verre protégeant la toile et un troisième militant lui vide dans le cou et jette sur le tableau ce qui semble être de la sauce tomate.
Selon cette vidéo, l'un des trois hommes crie, en s'adressant aux visiteurs du musée : "Comment vous sentez-vous lorsque vous voyez quelque chose de beau et précieux être vraisemblablement détruit sous vos yeux ?". "Ce tableau est protégé par du verre mais l'avenir de nos enfants n'est pas protégé", affirme-t-il.
La police de La Haye a indiqué sur Twitter avoir arrêté trois personnes ayant pris pour cible ce tableau pour "violence publique contre des biens". Il s'agit d'hommes de nationalité belge, deux âgés de 45 ans et un de 42. L'oeuvre, protégée sous verre, n'a pas été endommagée, a précisé le Mauritshuis dans un communiqué à l'AFP. "L'art ne peut pas se défendre et tenter de l'endommager pour quelque cause que ce soit, est quelque chose que nous condamnons fermement", a ajouté le Mauritshuis.
Des militants qui agissent à visage découvert
Les mouvements de désobéissance civile, tels que Just Stop Oil, Dernière rénovation ou Scientific Rebellion ont multiplié leurs actions ces derniers mois dans les pays occidentaux pour dénoncer l'inaction des gouvernements et du monde économique. Just Stop Oil, né en février 2022, est particulièrement actif. Il a lancé début octobre une série d'actions et de blocages quotidiens à Londres, où ils ont notamment lancé de la soupe de tomate sur le tableau les Tournesols de Vincent Van Gogh à la National Gallery de Londres, ou aspergé de peinture une concession Aston Martin le 16 octobre.
Just Stop Oil se définit comme "un mouvement de résistance non-violent". Il s'agit "d'une coalition de groupes qui travaillent ensemble pour s'assurer que le gouvernement s'engage à mettre fin à toutes les nouvelles licences et consentements pour l'exploration, le développement et la production de combustibles fossiles au Royaume-Uni", peut-on lire sur son site. Il est composé d'écolos plutôt diplômés, plutôt jeunes, même si des personnes plus âgées militent également. Tous agissent à visage découvert, répondent volontiers aux journalistes et revendiquent leurs actions sur les réseaux sociaux. Plusieurs militants de Just Stop Oil ont déjà été condamnés à de la prison pour leurs actions.
Si les militants de Just Stop Oil s'en prennent aux tableaux dans les musées, l'objectif est avant tout d'attirer l'attention afin de créer un électrochoc. Comme l'a repéré franceinfo, l'un des porte-parole, Alex De Koning, explique dans une interview à Euronews que "le grand public s'indigne bien plus pour une soupe à la tomate versée sur la vitre de protection d'un Van Gogh que pour les 33 millions de Pakistanais déplacés par les inondations" ou que pour "la sécheresse qui affecte les récoltes et 36 millions de personnes en Afrique".
"Nous entrons dans la résistance civile"
Comme le précise franceinfo, Just Stop Oil est financé par des dons, notamment le Climate Energy Fund, le réseau américain créé en 2019 dont fait partie Aileen Getty, la filleule du magnat du pétrole J. Paul Getty. Cette dernière a ouvertement déclaré qu'elle applaudissait l'action contre le tableau Van Gogh. "Malheureusement, ce que nous faisons, face à une industrie de plusieurs milliards de dollars, est très coûteux. Nous avons besoin que les gens nous financent, sinon nous n'irons nulle part", avoue Alex De Koning.
"Nous devons faire beaucoup plus pour mettre fin au plus grand crime contre l'humanité. C'est pourquoi nous entrons dans la résistance civile. Il ne s'agit plus d'un seul projet ou d'une seule campagne, il s'agit de résister à un gouvernement qui nuit à nos libertés, à nos droits et à notre avenir", indique en outre Just Stop Oil sur son site. "Notre gouvernement a mis en place des lois suicidaires pour accélérer la production de pétrole, tuant des vies humaines et détruisant notre environnement. Je ne peux pas défier cette folie depuis mon bureau en concevant des ponts, alors je mène une action directe", a expliqué le 17 octobre Morgan Trowland, 39 ans, militant et ingénieur en conception de ponts, dans une vidéo relayée sur les réseaux sociaux de Just Stop Oil.
Les militants écologistes viennent d'obtenir une première victoire. Downing Street a indiqué que le nouveau Premier ministre britannique Rishi Sunak souhaite réintroduire le moratoire sur la très controversée fracturation hydraulique, qui permet de produire gaz et pétrole de schiste, levé le mois dernier par sa prédécesseure Liz Truss. Ce moratoire sur la fracturation hydraulique avait été introduit en 2019 par l'exécutif conservateur en raison des risques de secousses sismiques mais Liz Truss avait décidé de le lever en Angleterre "pour renforcer la sécurité énergétique" dans le contexte de la guerre en Ukraine. La levée du moratoire par Liz Truss avait suscité la colère et l'inquiétude des défenseurs de l'environnement.
Une incursion dans un Grand Prix de F1 ou lors des matchs de foot
Avant cette annonce, des militants du mouvement écologiste Just Stop Oil avaient collé leurs mains au cadre d'un tableau de la Royal Academy à Londres représentant La Cène de Léonard de Vinci le 5 juillet dernier et déversé de la peinture dans le musée pour demander l'arrêt immédiat de tout nouveau projet pétrolier ou gazier. "Quand j'enseignais, j'amenais mes élèves dans de grandes institutions comme la Royal Academy. Mais maintenant, il semble injuste d'attendre d'eux qu'ils respectent notre culture alors que leur gouvernement est déterminé à détruire leur avenir en autorisant de nouveaux projets pétroliers et gaziers", avait alors déclaré une militante et ancienne institutrice, Lucy Porter, 47 ans, citée dans un communiqué de Just Stop Oil.
Il s'agissait de la cinquième action de ce type dans une institution culturelle en une semaine menée par des militants de l'organisation. La veille, ils avaient recouvert un tableau de la National Gallery de Londres d'une image représentant un paysage bucolique massacré par les énergies fossiles. Les militants de Just Stop Oil avaient également fait une brève intrusion sur la piste du Grand Prix de Formule 1 de Grande-Bretagne à Silverstone, le 3 juillet.
Ils ont aussi perturbé plusieurs matchs de foot en Angleterre. Le 18 mars dernier, le militant Louis McKechnie, impliqué dans l'action à Silverstone, avait ainsi interrompu le match Everton-Newcastle en s'attachant par le cou à un poteau. Il portait un t-shirt orné du message "Just Stop Oil". "Notre gouvernement détruit sciemment mon avenir et condamne à mort des milliards de personnes dans le monde entier", expliquait ce militant âgé de 21 ans dans le communiqué diffusé par Just Stop Oil. "La résistance civile non-violente est la seule chose qui peut nous sauver désormais."
Avant l'incident au musée Mauritshuis, à La Haye, des militants écologistes avaient quant à eux enduit de purée de pommes de terre Les Meules, un tableau de Claude Monet du musée Barberini de Potsdam, en Allemagne. Ce dernier incident s'est déroulé dimanche 23 octobre et a été cette fois revendiqué par les activistes environnementaux de Last Generation, en diffusant une vidéo de l'acte.
L'organisation locale française soutenue par Just Stop Oil est Dernière Rénovation. Depuis le printemps, les militants écologistes de ce mouvement ont notamment interrompu le tournoi de tennis de Roland-Garros, le Tour de France cycliste, un match PSG-OM le 16 octobre et ont bloqué le périphérique de Paris. Six militants seront jugés le 22 novembre dans le Gers du chef "d'entrave à la circulation des véhicules" sur le Tour de France.
